La manœuvre sioniste du Livre noir (1943-1944) : un an de tractations secrètes avec les USA

L’édition française (Actes Sud, 1995) du Livre noir sur l’extermination des Juifs d’URSS, dont la rédaction initiale avait été dirigée par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous offre une Préface à l’édition russe, édition intervenue de façon très tardive, puisque ce livre n’avait pas reçu l’autorisation de paraître tout au long de la durée d’existence de l’Union soviétique… Nous allons d’ailleurs voir pour quelles raisons…

Cette préface est de l’historien russe Ilya Altman. Nous allons y découvrir le parcours assez rocambolesque du manuscrit original, et les enjeux politiques qui étaient sous-jacents à la mise au point d’un tel objet de mémoire.

Ilya Altman commence par la fin, c’est-à-dire au moment où le texte paraît être achevé :
« Dès avril 1946, le président du Comité antifasciste juif (CAJ) de l’URSS, le grand acteur Solomon Mikhoels, artiste du peuple de l’URSS, avait, lors d’une discussion que l’on pensait être la dernière sur le manuscrit du Livre noir, qualifié celui-ci de monument aux Juifs exterminés et à ceux qui avaient par miracle survécu. » (pages 17-18)

Geste de piété, parfaitement compréhensible.

D’autant que, depuis la célébration universelle de l’Holocauste, le drame vécu par le peuple juif fait quasiment partie de notre quotidien. Quant à l’auteur de la Préface, Ilya Altman, il est véritablement l’un des meilleurs spécialistes de la question, puisqu’il est lui-même co-fondateur du Centre de recherche et d’éducation « Holocauste », cofondateur du premier centre d’Europe de l’Est d’étude de la « Shoah », et vice-président du fonds « Holocauste ». En sorte que, outre la Russie, ses différents ouvrages sont plus particulièrement diffusés aux États-Unis, en France et en Israël, ce dernier pays ayant reçu le privilège d’édité le Livre noir dès 1980, comme nous allons le voir.

Première surprise, dans cette aventure qui en comporte beaucoup, c’est le père de la « relativité » qui a joué un rôle de déclencheur. Ilya Altman s’en fait l’écho :
« C’est Einstein, selon un des dirigeants du CAJ, I. Fefer qui, avec les écrivains Shalom Ash et B.-C. Goldberg, a proposé à la fin de 1942 au CAJ de réunir des documents sur l’extermination de la population juive de l’URSS par les nazis. » (page 18)

À quelle fin ? Pourquoi ne pas rassembler tout ce qui pouvait témoigner d’une barbarie nazie dont on savait, dès ce moment-là, qu’elle visait également les communistes juifs ou non juifs, les slaves en tant que tels, tout autant que les Juifs ?

Indubitablement, la question s’est trouvée posée. Ilya Altman le signale aussitôt :
« Le témoignage de I. Fefer lors de la réunion du CAJ du 25 avril 1946, consacrée à un débat sur le manuscrit, est crucial à cet égard : « Nous avons abordé cette question (il s’agit de la proposition d’Einstein – I.A.),« , mais les choses avançaient très lentement. Nous ne savions pas s’il fallait élaborer un Livre noir consacré exclusivement aux atrocités commises par les Allemands contre la population juive (souligné par nous – I.A.). » (pages 18-19)

Curieusement, la réponse ne sera pas d’abord soviétique…, nous comprendrons bientôt pourquoi. Ilya Altman écrit :
« La question ne fut pas tranchée jusqu’à la visite de I. Fefer et de S. Mikhoels aux États-Unis au cours de l’été 1943. » (page 19)

Avant d’aller un peu plus loin pour démêler l’écheveau qui s’annonce, rappelons en quelques mots ce que nous savons du sort qui attendait ces deux derniers personnages…

En 1952, seul à plaider coupable, I. Fefer serait condamné à mort et exécuté. L’édition française ne nous dit rien du contenu de la culpabilité qu’il a avouée, et elle affirme – ce qui est sans doute une façon de nier tout ce qu’il a pu raconter – qui avait eu « probablement un rôle d’informateur auprès du KGB ». (page 1087)

Quant à S. Mikhoels, les quelques éléments biographiques qui sont rappelés à son propos évoquent « son assassinat à Minsk par le KGB, en janvier 1948, déguisé en accident de voiture ». (page 1090)

Pourquoi tant de mystères ?…

Quelle réponse aura-t-il fallu aller chercher aux États-Unis quant à ce qu’il convenait de faire d’une éventuelle exclusivité juive ?… Pourquoi cela devait-il être décidé là-bas ? Vraiment les aveux de Fefer nous font cruellement défaut…

Et n’oublions pas qu’à travers celui-ci et son compère Mikhoels, c’est le Comité antifasciste juif qui est concerné. Eh bien, à ce propos, consultons immédiatement Ilya Altman :
« […] le CAJ dépendait formellement du Sovinformburo (Bureau soviétique d’information), placé sous la direction du secrétaire du Comité central du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS, A. S. Chtcherbakov. Toutes les questions de principe concernant l’activité du CAJ étaient soumises à la Direction de la propagande et de l’agitation du Comité central du Parti. » (page 19)

Il s’agissait là d’un contrôle de caractère très général. En conséquence :
« La direction du CAJ reçut l’autorisation de réunir les documents et de coopérer avec le Comité éditorial américain, mais la décision de publier un ouvrage analogue en URSS demeurait en suspens… » (page 19)

Savait-on, d’ailleurs, du côté de l’administration soviétique, à quoi ressemblerait l’édition états-unienne ?…

Plus d’un an après le voyage de Fefer et Mikhoels aux États-Unis où ils sont allés chercher la réponse à la question de savoir s’il fallait jouer la carte de l’exclusivité des victimes juives, une note est élaborée sous le titre « Le projet du Livre noir« , et remise à destination des « instances compétentes« , c’est-à-dire – souligne Ilya Altman – « sans indication de destinataire, fait très caractéristique« . Une notule de bas de page permet à l’équipe française des traducteurs dirigés par Michel Parfenov de rendre compte du sens probable des trois derniers mots : « C’est-à-dire à Staline« … Nous tremblons.

En effet, il paraît que MM. Fefer et Mikhoels n’aient pas tout dit des entretiens qu’ils ont eu aux États-Unis, ni des intentions qu’on y nourrissait à propos du Livre noir

Quant au maître d’œuvre littéraire, il avait sa petite idée, que nous rapporte Ilya Altman :
« […] Ehrenbourg comptait publier le livre en russe, et aussi aux États-Unis et en Angleterre. » (page 20)

Mais, mais… S’agissait-il d’essayer de rouler, et la Direction de la propagande et de l’agitation du Comité central du Parti, et le brave Joseph Staline si par hasard il voulait y mettre le nez ?

En tout cas, Ilya Altman s’en étonne lui-même :
« On remarquera que la note n’aborde pas la coopération avec des organisations étrangères, et qu’il n’y est pas fait mention du projet américain de publication du Livre noir. » (page 20)

Et pourquoi donc ? Mais parce que…
« Le dessein de l’édition américaine était beaucoup plus vaste, et les documents concernant l’URSS ne devaient en constituer qu’une partie. » (page 20)

Ce que savaient pertinemment les deux missionnaires rentrés des États-Unis à l’été 1943, et ce qu’Ilya Ehrenbourg s’était bien gardé de faire savoir aux autorités soviétiques au début du mois de septembre 1944 par la note déjà mentionnée.

Conclusion que nous pouvons reprendre d’Ilya Altman qui omet gentiment d’en souligner tout le sel :
« Ainsi, un travail parallèle était mené au CAJ (en 1943) et à la Commission littéraire sur les éditions américaine et soviétique, et ce, en l’absence de la coordination et de la coopération nécessaires, ce qui a conduit en fin de compte à un grave conflit. » (pages 20-21)

Grave ?… Et pour cause, comme nous n’allons guère tarder à le voir.

Michel J. Cuny

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