France – Allemagne dans le Livre blanc : quand la souris essaie d’agacer le chat

Nous poursuivons notre lecture du Livre blanc – Défense et sécurité nationale (2013), qui tente de tirer la leçon de ce qu’avait pu être l’inertie allemande pendant la guerre de Libye (2011), tandis que la France de Sarkozy s’était engagée dans les opérations militaires sans aucune concertation avec ses partenaires européens, l’Allemagne d’Angela Merkel tout spécialement.

Cette France-là, criminelle tout simplement, avait donc pris l’« initiative »

Mais c’était avant la mise au point du second Livre blanc à l’occasion duquel le nouveau président de la république, François Hollande, a signifié sa ferme intention de conserver, lui aussi et ses successeurs, le redoutable privilège de l’« initiative »

Or, au-delà de la Préface dans laquelle le chef de l’État tenait ce langage de fermeté, le Livre blanc lui-même se souciait d’obtenir que l’« initiative » – bien belle et bien héroïque – ne débouche pas sur un fiasco économique, c’est-à-dire, par exemple, sur cette impossibilité d’organiser paisiblement l’exploitation des richesses libyennes…

Le second Livre blanc y insiste : gare à la dette française !

Il faut donc « entraîner » avec soi ce qui se fait de mieux dans le domaine économique… l’Allemagne par exemple.

sans-titre

Nous avions vu précédemment comment le Livre blanc se leurrait sur le résultat réel du traité de l’Élysée (22 janvier 1963). De Gaulle avait d’abord cru qu’il allait emmener Adenauer dans une grande aventure dont l’homme du 18 juin serait le véritable héros – certains journalistes n’avaient pas hésité à évoquer la mémoire de Charlemagne (le Grand Charles et l’Allemagne)… En fait, c’était cette dernière qui avait embarqué la France sur le char d’une Europe tout ce qu’il y aura eu de plus allemande… C’est ce qu’on peut appeler le « coup du Préambule »

Complètement trompé sur la situation réelle de notre pays depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, le Livre blanc de 2013 ne doute pas une seconde que la France pût tenir encore ce langage :
« Déterminée à conserver une capacité propre d’initiative et d’entraînement, elle considère qu’une meilleure coordination entre Européens doit permettre d’éviter lacunes et doublons capacitaires. » (page 21)

L’étreinte du traité de l’Élysée a toutefois laissé sa marque… Un peu comme une cicatrice. C’est que, constate le Livre blanc :
« Sa mise en œuvre a permis de nombreuses initiatives conjointes qui marquent les progrès de la construction européenne et ont débouché sur la création de structures communes, telle que le Corps européen, progressivement ouvert à d’autres pays. » (page 21)

En effet, l’Allemagne est une conjointe qui vous serre très fort… Qui aime les initiatives des autres, à condition qu’il s’agisse… des siennes… Pas du tout comme en Libye.

Or, l’armée allemande vient de très loin ; elle n’est pas pressée ; mais elle fait le nécessaire pour arriver à l’heure… qui sera la sienne. Les experts du Livre blanc 2013 le savent très bien. Leur texte s’en ressent :
« L’évolution du contexte stratégique et la transformation en cours de l’appareil de défense allemand, notamment la professionnalisation des forces, permettent d’envisager des avancées nouvelles entre nos deux pays, dans la même logique de dépendances mutuellement acceptées. » (page 21)

Dépendances mutuellement – gare ! – acceptées…

Quant au prix à payer, la phrase suivante le rappelle :
« La France soutient une réforme du Conseil de sécurité des Nations unies qui ferait place à de nouveaux membres permanents, dont l’Allemagne. » (page 21)

La France plus l’Allemagne ? La première glissant insensiblement vers un strapontin ?… Ah, mais il y a l’arme nucléaire ! (s’exclame De Gaulle depuis sa tombe)…  Chose qui a toujours beaucoup amusé les Allemands…

Mais revenons aux initiatives conjointes : c’est pour quand ? et selon quelles modalités ? Eh bien, mais, grâce à une alliance de revers, si, si, grâce à la Pologne qui se la joue avec une certaine volupté à travers le « triangle de Weimar » (voir la prochaine citation), le tout enveloppé, au petit bonheur la chance, dans une Europe du sud et une Europe de l’Est qui – l’une comme l’autre – se soucient de tout cela comme d’une guigne. Voici donc où nous en sommes – on doute qu’il y ait là de quoi enchanter l’Allemagne elle-même (à qui tout ce bric-à-brac ne peut que rappeler de très mauvais souvenirs, de quelque côté que cela vienne) :
« Les partenariats privilégiés ont vocation à s’ouvrir à d’autres États membres de l’Union européenne comme l’illustre la démarche qui a conduit à la création du triangle de Weimar entre l’Allemagne, la Pologne et la France, ainsi qu’à l’élargissement de ces discussions, notamment à l’Espagne, à l’Italie et aux pays de Visegrad. » (pages 21-22)

Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), c’est tout simplement une partie de l’arrière-cour de l’Allemagne réunifiée… On ne voit rien là qui puisse aider celle-ci à laisser quelque initiative qui pourrait la plier malgré elle et malgré ses intérêts propres à la force d’entraînement d’une France qui – sortie de son pré carré africain – ne sait trop quoi faire sans la Grande-Bretagne… pour ne rien dire des États-Unis.

Encore n’avons-nous rien dit de l’Europe… cet objet tout à fait improbable. Mais qui tient, lui aussi, à jouer son petit jeu en attendant que l’Allemagne prenne enfin le dessus et donne le la. En attendant, admet le Livre blanc – et ça ne mange d’ailleurs pas de pain :
« Ces partenariats interétatiques contribuent à consolider l’Europe de la défense et sont conduits en complémentarité avec les initiatives de l’Union européenne. » (page 22. Je souligne comme dans la suite)

Ainsi, du côté des initiatives, plus on est de fous, plus on s’amuse.

Mais n’est pas aussi fou que Sarkozy qui veut.

Et pourtant, compte tenu de cette vérité scientifiquement établie qui veut que quand le chat n’est pas là, les souris dansent, la France voudrait tout de même pouvoir jouer encore une fois avec le feu tout en conduisant elle-même l’incendie d’un bout à l’autre, puisque, à l’avenir…
« […] les États-Unis chercheront probablement à partager plus systématiquement la charge des opérations extérieures avec leurs alliés européens, quitte à accepter dans certains cas de leur en laisser l’initiative et la direction. »   (page 30)

« Direction » ?… Mais, selon la France, c’est direction plein sud, bien sûr…

Michel J. Cuny

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