Staline et l’Union soviétique : le mal absolu ?

Avec Georges Sokoloff (1933, l’année noire, Albin Michel 2000), nous poursuivons la litanie des morts de faim en Ukraine. Les décès soudains s’enchaînent à quelques incongruités que nous commençons à très bien connaître… Mais nous restons sur nos gardes : que va-t-on encore nous révéler qui puisse nous faire voir dans Staline un monstre largement plus terrifiant que le monstre Hitler… et installer ainsi, en nous, une détestation sans limite de l’URSS et de l’organisation soviétique qu’elle promouvait.

le-diable

Oliana Fylymonivna Lytvyn avait 24 ans en 1933 :
« Dès l’été-automne 1932 on  a commencé à tout prendre aux gens. » (page 165)
« Les gens mouraient par familles entières. Et il n’y avait personne pour enterrer les cadavres. Des semaines durant ils restaient dans les maisons et puaient. » (Idem, page 166)
« Je me souviens que la famille de Ievtoukh Hrynychyn est morte tout entière. Sept enfants et eux deux. » (Idem, page 166)
« La femme de Ilko Tchoudak et deux de ses enfants sont morts. Il est resté avec trois filles. Puis une autre de ses filles est morte. Le bruit courait que Ryhorko Krokouz avait, lui aussi, fait cuire son enfant mort. Il est mort en dernier, quand on l’a enterré il puait déjà. » (Idem, page 166)
« J’avais moi aussi les jambes enflées, et mon mari aussi, et nos deux fillettes, Froska et Maroussia, n’ont pas tenu, les pauvres, elles sont mortes. » (Idem, page 166)
« On est venu chez l’ancien président du Comités des indigents, Maksym Lendak, on a jeté les morts sur le chariot, et il n’était pas encore mort, il vivait encore. « Diable, de toutes les façons demain il sera mort et nous n’avons pas le temps de venir encore une fois. » On l’a jeté avec les autres sur le chariot, on l’a mené au cimetière et jeté dans le trou avec les morts. Et dans la nuit il est sorti de là et a survécu on ne sait comment : il n’est mort qu’en 1984, il n’y a pas longtemps. » (Idem, pages 166-167)
« Il m’arrivait souvent d’aller à Jmerynka, pour échanger quelque chose. Souvent j’y voyais des morts, repliés sur eux-mêmes, un jour sous la palissade, un jour sous une maison, mais surtout au marché. C’est là qu’il y avait le plus de morts. Ils venaient des villages, pensant survivre en ville. Et voilà… Ils étaient là des jours durant, tant qu’on ne les ramassait pas. » (Idem, page 167)

Oleksa Fylymonovytch Vlassiouk avait 16 ans en 1933 :
« Lorsqu’au printemps les gens ont commencé à mourir en masse, le soviet rural envoya un chariot pour amener les cadavres du village au cimetière. On me confiait, jeune encore, valide, la tâche de transporter les morts. Avec un autre garçon nous allions faire cette besogne. » (Idem, page 168)
« Nous arrivions dans une maison, et là il y a un cadavre, parfois deux ou trois d’un coup, et les autres respirent à peine, rien que des os, et les pieds sont enflés comme des billots de bois. Alors tous les deux avec mon coéquipier à l’aide d’un sac ou d’une grosse toile nous transportons le défunt sur le chariot. Nous en chargeons deux, trois, quatre, cela dépendait des fois. Nous les transportons au cimetière. Et là les terrassiers avaient déjà fait une grande fosse pour 10 ou 20 personnes. Bien sûr ils creusaient pour un puisoir de gruau. Nous renversons la charrette et repartons. Sans cercueil cela va sans dire. » (Idem, pages 168-169)
« Il [le secrétaire du soviet rural] m’avait dit alors que dans notre village il était mort 700 âmes, et dans le village voisin 1000, plus de la moitié du village. Le soviet rural recensait les morts et en référait en haut lieu. Mais il y avait aussi beaucoup de gens qui étaient partis. Ils mouraient inconnus dans les villes, les gares, les marchés et on les enterrait comme des anonymes. Leurs cadavres traînaient dans les rues de Jmerynka, de Braïliv, de Medjybij. » (Idem, page 169)

Vassyl Vassylovytch Patsiouk avait 20 ans en 1933 :
« Je me demandai comment allait ma mère. J’ai travaillé jusqu’aux congés et j’y suis allé. Et maman était enflée. Dans le village [de Babanka] il y a des cadavres dans les rues. La moitié du village est déjà sous terre. » (Idem, page 170)
« Il est déjà arrivé que l’on descende une femme sans conscience et froide du poêle sur le chariot qui ramassait les morts, et qu’on l’emmène au cimetière. Pendant qu’on était allé chercher d’autres morts, la femme est sortie du trou et s’est cachée dans les hautes herbes, et s’est traînée jusqu’aux gens qui vivaient près du cimetière. » (Idem, page 171)
« L’été est venu, et moi je ne voulais plus vivre. Les jambes comme des billots de bois, l’eau en coule, la peau se fendille. Maman sortait à quatre pattes au potager, nous avions un peu de seigle. Elle coupait des épis pas encore mûrs, et les faisait cuire. » (Idem, page 171)

 Nadia Vonifativna Iaroda avait 10 ans en 1933 :
« Au printemps, la terrible famine a saisi tous les habitants du village. Et dans notre Hlybotchok les gens mouraient chaque jour… » (Idem, page 173)
« Durant le printemps dans notre village de Hlybotchok, sont morts près de 400 personnes. Nous avons compté les tombes au cimetière. Et nous devions nous taire. » (Idem, page 174)
« Il arrivait que les gens tombent morts sans que l’on sache jamais qui ils étaient. Il y avait des cadavres au bord des routes. » (Idem, page 174)

Ainsi donc, l’Union soviétique était-elle sans doute à la fois un enfer physique et un enfer moral…

Pas si sûr…

Michel J. Cuny

Clic suivant : Staline criminel : un effet d’optique ?


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