Ukraine 1933… On mange même les petits enfants.

Depuis 2000, nous disposons en France, grâce à Georges Sokoloff, d’un livre de témoignages sur la famine qui aurait décimé quelques millions de personnes dans l’Ukraine des années 1932-1933, le tout selon la volonté expresse de Joseph Staline

Petit-fils du cuisinier de celui-ci, Vladimir Poutine, aujourd’hui affronté lui-même à l’Ukraine, se trouve indirectement engagé dans l’affaire… Et nous aussi, qui aimerions savoir comment le « petit père des peuples » s’y est pris pour atteindre à un tel résultat.

L’original ukrainien comportait, nous dit-on, 450 témoignages. Georges Sokoloff nous en offre 133. Voici les passages les plus significatifs du premier qui émane de Marpha Pavlivna Hontcharouk. Elle avait 9 ans en 1933
« En 1933, j’avais neuf ans et je me souviens de tout. » (page 59)

Surviennent des « invités », dont nous ne saurons rien de plus…
« Puis ils ont emmené la vache. Un jour, mes parents ont cessé d’aller proposer leurs poteries : ils avaient enflé. Nous, les enfants, étions déjà bouffis. » (Idem, page 59)
« Mon plus jeune frère ne cessait de pleurer et, à l’aube, il est mort. Dans la matinée, ce fut mon frère aîné, né en 1920. » (Idem, page 59)
« Ce même jour, dans la soirée, ma sœur a trépassé à son tour. Ils étaient trois maintenant, tous horriblement ballonnés, c’était terrible à voir. » (Idem, page 59)
« Mon père est mort deux jours plus tard. C’était un soir, un samedi. » (Idem, page 60)
« Le dimanche matin, maman […] s’est changée, s’est allongée, et elle est morte. » (Idem, page 60)
« Près de chez nous, vivait le frère de mon père. En trois jours, ses six enfants sont morts. » (Idem, page 60)

Vient le tour de Hanna Pylypivna Chtchesniak, qui  avait 6 ans en 1933…
« Les gens sont affamés, déguenillés, cherchent les poux pour les manger. » (Idem, page 61)

Les poux… Nous avons bien lu. A 6 ans, bien sûr… De même qu’à 9 ans pour la précédente…
« Et voici les premiers bourgeons sur les tilleuls ; du matin au soir les enfants sont dans les arbres ou juste en dessous et grignotent les bourgeons. » (Idem, page 61)
« Tout le printemps, nous avons été envahis par des inconnus venus d’on ne sait où ; ils entraient dans les jardins, les fouillaient, espérant y trouver quelque pomme de terre pourrie. » (Idem, page 61)
« J’avais six ans à l’époque. » (Idem, page 61)
« Les gens vont au travail, se lamentent, ils n’ont rien à manger ; leurs bras et leurs jambes se mettent à enfler. » (Idem, page 62)

Avec le troisième témoignage, les choses deviennent plus sérieuses. En effet, Dmytro Zakharovytch Kalenyk avait 15 ans en 1933…
« Ces persécutions, ce pillage, étaient orchestrés par le chef du bureau politique du MTS de Ladyjyn, un Tcherniavski, et par le fondé de pouvoir de district du parti, Rozounovytch, qui cumulait ce poste avec celui de directeur d’école. (Il faut reconnaître qu’en 1937, ces personnages ont rejoint le goulag). » (Idem, page 65)

La parenthèse semble vouloir nous dire que ces personnages ont été punis 4 ans plus tard pour excès de zèle… C’est un indice que nous devrons garder en mémoire. Poursuivons notre lecture des éléments significatifs du propos de Dmytro
« Les gens ressemblaient à des squelettes recouverts de peau, ou alors au contraire, ils enflaient comme les autres. » (Idem, page 66)
« Il y a eu des cas où l’on mangeait les morts, et aussi les vivants. » (Idem, page 66)

Ici, il nous faut marquer un temps d’arrêt, et nous intéresser, non plus à l’âge qu’avait le témoin au moment où se sont produits les événements qu’il nous rapporte, mais à son âge au moment du récit qu’il en fait. Cela paraît s’être produit aux environs de 1989. Dmytro avait donc peut-être 71 ans. Difficile de mettre en cause une forme de sénilité précoce…

ogre

Avançons-nous bravement vers le pire…
« Un jour, s’extirpant de la jungle des ronces, Vakoultchyk, le président du soviet rural et Balan, le directeur du kolkhoze Karl Marx, ont aperçu une petite fumée, qui s’échappait du toit de la maison de Maria Kalenyk. Une fois entrés, ils sont restés figés d’effroi : la maîtresse de maison était près de son poêle et faisait frire une tête d’enfant…
– Que fais-tu là, Maria ? ont-ils demandé. » (Idem, page 67)
« – Alors maintenant, je vais faire un pâté avec ma fille ; de toute façon, elle serait morte. » (Idem, page 67)

Quant à nous, la suite ne pourra plus guère nous effaroucher…
« J’étais en sixième année d’école et j’avais besoin de linge propre. Et voici ce que je vois : mon jeune frère, Stepan, se tient près de maman, inerte, et tient dans sa main une casquette remplie de moineaux déplumés. Maman les attrape et, goulûment, les enfourne vivants dans sa bouche. » (Idem, page 67)

Ainsi, au total…
« Outre ma mère, les jumeaux, ma grand-mère, la famine a fauché aussi mon père et sept autres membres de ma famille. C’est-à-dire douze sur quatorze. » (Idem, page 68)

Mais, Dmytro Zakharovytch Kalenyk, qui avait 23 ans en 1941 – c’est-à-dire au moment où Hitler s’est décidé à attaquer l’Union soviétique – veut nous montrer l’extension générale qu’ont pu prendre, pour l’Union soviétique, les crimes perpétrés par Staline en Ukraine dès le début des années trente :
« Les revers des premières années de la Grande Guerre Patriotique contre l’Allemagne hitlérienne trouvent certainement leur origine dans la famine des années 1932-1933… » (Idem, page 71)

Les points de suspension semblent indiquer qu’il en a dit davantage sur cette question, mais que les éditeurs ont considéré qu’il s’égarait loin du sujet à traiter. Ainsi revient-il sur les victimes de la famine elle-même :
« 
Comment comptabiliser, comment évaluer le potentiel humain et spirituel perdu pendant cette période ? » (Idem, page 71)
« Beaucoup de familles furent totalement décimées et leur nom oublié à jamais ; […]. » (Idem, page 71)

Le témoin s’essaie tout de même à fournir quelques chiffres :
« Selon le recensement effectué par Fedir Mykolaïovytch Kvachouk en 1916, on comptait alors à Ryjavka 1225 foyers. Ils ne sont plus aujourd’hui que 607. On n’a pu, hélas, retrouver aucun document indiquant le nombre de foyers avant la collectivisation. » (Idem, page 71)

1916, c’est bien loin… Il y a eu ensuite la fin de la Première Guerre mondiale, la guerre civile… Et puis, tout spécialement pour les morts de faim, l’absence de véritable sépulture…
« Sous la terre d’affliction qui englobe une bonne part du cimetière, des tombes anonymes recouvrent la poussière des habitants de Ryjavka qui sont morts de faim. » (Idem, page 71)

Phénomène tout de même étrange, s’agissant de villages où chacun connaît chacune…
« Mais nulle croix, nul monument ne s’élève au-dessus d’eux. Seuls de petits monticules, recouverts de gazon, et un jeune acacia témoignent que ces tombes sont plus fraîches que celles de nos ancêtres que le temps, compté en siècles, a complètement amalgamées à la terre. » (Idem, pages 71-72)
« Combien sont-elles ces tombes fraternelles anonymes, et combien recouvrent-elles de corps ? Cela, non plus, nul ne le sait. Il n’y avait personne pour les compter dans ces années terribles. » (Idem, page 72)

Le témoin revient alors sur cette comparaison qui lui tient décidément à cœur :
« La Grande Guerre Patriotique [1941-1945] a coûté au peuple soviétique d’innombrables vies humaines. On aurait peine à trouver une seule famille dont elle n’aurait pas emporter, un père, un fils ou un frère. Le tourbillon sanglant de la guerre n’a pas épargné Ryjavka, emportant beaucoup de ses fils. Sur le monument aux morts, dressé au centre du village, on a gravé les noms de 185 habitants qui ont donné leur vie pour défendre la patrie. Mais ces pertes ne sont rien comparées à celles subies par le village en 1932-1933, pendant la famine organisée en Ukraine par Staline et son acolyte Kaganovitch. » (Idem, page 72)

… et dont nulle trace ne se retrouve dans le sol… Cependant que les chiffres astronomiques lancés par quelques démographes continuent à frapper les imaginations de toutes celles et de tous ceux qui, sur le terrain, s’efforcent de leur donner raison :
« Ces derniers temps, on a pu lire dans la presse des articles selon lesquels la famine organisée artificiellement en Ukraine aurait coûté la vie à 3,5 ou 4 millions d’êtres. D’autres sources, suffisamment convaincantes, chiffrent le nombre des victimes à plus de 7 millions. » (Idem, page 72)

Remarquons-le : avec cette dernière évaluation, le bien dénommé Holodomor (famine ukrainienne du début des années 30) dépasserait les 6 millions de son concurrent : l’Holocauste. Ce qui est un enjeu politique fondamental, pour des raisons que nous aurons certainement l’occasion de développer ultérieurement.

Michel J. Cuny

Clic suivant : Ukraine 1933 – Quand et comment les koulaks se rebiffent

 

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