Le troufion arabo-musulman et le chevalier du ciel occidental…

En sa qualité de président de la commission des affaires étrangères du Sénat, Jean-Pierre Raffarin a synthétisé le 14 janvier 2015, en présence de Laurent Fabius, ministre desaffaires étrangères et du développement international, les éléments essentiels qui devaient permettre à la Haute Assemblée d’autoriser, à la quasi-unanimité, la prolongation de l’intervention des forces armées en Irak. Nous pouvons donc y lire notre avenir en lettres de sang…

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La guerre est une affaire certaine, et les Françaises et Français, selon l’ancien premier ministre, la veulent, quelle qu’elle soit :
« Les Français ont tragiquement mesuré que nous sommes en guerre contre le terrorisme. Devons-nous poursuivre cette guerre ? À cette question, les Français ont répondu dimanche en envoyant un message pour la liberté. »

La « guerre » n’est-elle pas qu’un mot ? Va-t-elle vraiment faire des morts ? Oui. La guerre engagée est une vraie guerre :
« Toute guerre est haïssable, bien sûr, mais la sécurité est un bien précieux. »

Or, « l’intervention militaire de la France contre le terrorisme en Irak est légitime et doit être poursuivie. »

Ne s’agit-il pourtant que de l’Irak ? Non, bien sûr :
« La stabilité régionale est menacée, le Liban, la Jordanie, Israël sont en danger. La défense de l’avant et la sécurité de l’arrière – notre territoire national – sont plus que jamais liés. »

Israël… et puis « notre territoire national« … C’est bien la même guerre. Le drame de la supérette parisienne l’a illustré à sa façon…

Jean-Pierre Raffarin aborde ensuite, et de façon plutôt elliptique, un aspect essentiel de technique militaire :
« Le tout aérien s’explique surtout par le traumatisme de l’expérience de 2003… Il faudra une bataille de Mossoul, d’Alep, mais qui conduira la coopération au sol ? »

L’apparition de ces trois points de suspension dans la transcription officielle fournie par les services du Sénat nous procure un certain malaise, mais essayons tout d’abord de nous débrouiller par nous-mêmes… Que pouvons-nous déduire de ces deux phrases ?…

Mossoul était effectivement, avant 2003, la deuxième ville irakienne (près d’un million et demi d’habitants). À la suite de l’invasion américaine, elle était devenue un bastion sunnite, tandis que s’éloignait d’elle, selon les responsables locaux, quatre-vingt-dix pour cent de la minorité chrétienne qui y vivait jusqu’alors… Voilà donc ce que pourrait être le traumatisme de l’expérience de 2003 évoqué par le petit père Raffarin

Mais ce n’est pas ça, du tout. Prenons le compte rendu officiel pour ce qu’il est : rien qu’un piège. Et recourons à la vidéo de la séance… Voici le petit bout de texte qui a été soigneusement coupé :
« …avec ses quatre mille cinq cents morts américains que par les nécessités de l’action, car, comme chacun le sait, les terroristes savent se protéger des raids aériens. »

Du propos de Jean-Pierre Raffarin, il est possible de déduire qu’il faut éviter de mêler idéologiquement l’intervention aérienne occidentale et l’action des troupes locales au sol, de façon à ne pas faire courir de risques inutiles aux occidentaux, en les transformant en un abcès de fixation un peu trop facile pour la conscience arabo-musulmane… Mais la technique militaire envisagée oblige tout de même à établir une liaison entre le ciel et la terre, ce qui implique de glisser quelques forces spéciales occidentales dans les meutes arabo-musulmanes à conduire là où il faut… Quels pays consentiront à assumer la charge de cette délicate manoeuvre ?

Pour mieux comprendre cette question essentielle et la place qu’elle va prendre dans les guerres qui s’annoncent au menu de la France des prochaines années, ouvrons le numéro 23 (2013) des Études de l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire) qui va nous fournir, sous le titre Réflexions sur la crise libyenne, une Introduction plus qu’instructive, rédigée par son directeur, Pierre Razoux. En effet, pour lui, la guerre en Libye de 2011 est maintenant un véritable cas d’école :
« La crise libyenne a donné lieu à une intervention militaire majeure qui a combiné les moyens aériens et navals les plus sophistiqués des États-Unis, du Canada, de certains pays européens (au premier rang desquels la France et le Royaume-Uni) et même de deux États du Golfe (Émirats arabes unis et Qatar), avec les moyens terrestres les plus rustiques des forces rebelles (pick-up, blindés légers, lance-roquettes, artillerie sommaire). » (page 5)

Comme on le voit, il y a les Occidentaux et quelques rares chevaliers du ciel arabo-musulmans. En dessous, la proportion s’inverse très largement : les forces spéciales n’ont pas même besoin d’être citées…

Suivons le raisonnement de Pierre Razoux un peu plus loin :
« Toute la difficulté fut donc de coordonner ces moyens et ces acteurs que rien ne prédisposait à agir ensemble, de limiter au maximum les risques d’erreurs et de dommages collatéraux, et d’accroître l’efficacité des forces rebelles en les entraînant, en améliorant leur arsenal (notamment en missiles antichars) et en facilitant leur manoeuvre logistique. » (page 5)

Mais la disproportion technologique entre la terre et le ciel ne doit pas faire perdre de vue qu’en fait, c’est bien ce qui se passe sur terre, et dans la permanence que cela comporte, que réside l’essentiel. Ainsi donc, comme le souligne le directeur de recherches chargé du domaine « sécurité régionale » à l’IRSEM :
« Contrairement à bien des idées reçues, il ne s’est donc pas agi d’une simple opération de frappes aériennes (à l’instar de ce qui s’était passé au Kosovo en 1999), mais bien d’une complexe opération combinée mêlant tous les engins volants (chasseurs bombardiers, avions de guerre électronique, avions de transport, ravitailleurs en vol, hélicoptères de combat, drones) avec des navires de guerre (du porte-avions au sous-marin nucléaire d’attaque – ou « frappeur » pour l’US Navy) et des forces terrestres légères sur lesquelles les planificateurs n’avaient que très peu de prise. » (page 5)

Comme on le voit : il s’agit de disposer de troupes au sol suffisamment nombreuses et aguerries, mais terriblement limitées dans leur armement, et de les tenir à sa main… Tiens, Daesh… Tiens, les jeunes arabo-musulmans de nos banlieues, lancés, malgré eux, dans la recolonisation militaire de l’Afrique du Nord, du Moyen-Orient et… de l’Afrique

Suite : L’impérialisme français jouerait-il son rang dans le monde sur un coup de poker ?

Michel J. Cuny

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