Le suffrage universel comme révélateur possible de l’existence politique des pauvres parmi les pauvres

S’il est l’un des inventeurs du « parlementarisme rationalisé » qui caractérise cette Constitution de 1958 sous l’empire de laquelle nous vivons depuis deux générations, Charles Benoist est aussi, à sa façon – qui est aussi la façon de Lénine mais pour de tout autres raisons -, un spécialiste de la conscience de classe ouvrière et de son histoire. Il le démontre lorsqu’il aborde la question de l’évolution de la corporation d’Ancien Régime :
« Il est venu un temps où l’ouvrier s’est senti et s’est cru si peu défendu, et, au contraire, si certainement opprimé par elle, qu’à côté d’elle et contre elle il s’est réfugié et comme caché dans le compagnonnage. À partir de ce moment même, quand l’ouvrier, sorti de la corporation, entre dans le compagnonnage, quand, séparé du maître, il se pose en face de lui et bientôt s’oppose à lui, quand le groupement se fait non plus un et deux, maître et valet comme jadis, mais un et un, maître et maître, ou deux et deux, compagnon et compagnon, l’embryon de la classe ouvrière existe, il est à point, il n’attend que le foyer concentré de la grande industrie pour évoluer pleinement et mûrir. Et à partir de ce moment, un changement profond, un changement de fond, se fait et se prépare dans l’État ; en cette évolution git le secret de plusieurs révolutions.  » (La crise de l’État moderne, tome II, 1914, page 94)

On le voit, selon Charles Benoist, c’est bien la lutte des classes qui détermine l’évolution historique et politique… Ce qui, dans les sociétés modernes, a pour enjeu le contrôle de l’État.

ouvriers

Rien que pour le clin d’œil, je citerai ces quelques mots repris d’un article publié au mois de mars 1913 par Lénine sous le titre « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme » :
« Marx a ceci de génial qu’il fut le premier à dégager et à appliquer de façon conséquente l’enseignement que comporte l’histoire universelle. Cet enseignement, c’est la doctrine de la lutte de classe. Les hommes ont toujours été et seront toujours en politique les dupes naïves des autres et d’eux-mêmes, tant qu’ils n’auront pas appris, derrière les phrases, les déclarations et les promesses morales, religieuses, politiques et sociales, à discerner les intérêts de telles ou telles classes.  »

Revenons, sans la moindre transition, à Charles Benoist (1914) :
« En dehors et au-dessous du Tiers-État, non organisés, presque non comptés, personnes viles – à peine des personnes -, il y a un quatrième État, les gens de bras ou mercenaires. Et ce n’est pas une « classe », puisque, précisément, ils ne sont pas « classés ». Mais de la conscience qui va se dégager en eux d’exister socialement, des moyens qu’ils vont acquérir d’exister politiquement, de l’idée qu’ils vont se faire de former une classe, et par là même de leur tendance à en former une, de la conscience et de l’idée aussi que les autres classes vont avoir de la formation de celle-ci, de là va naître l’État moderne. » (page 127)

Voici donc l’une des conséquences de la mise en œuvre du suffrage universel : il va même aller chercher ceux qui n’ont pas de conscience politique, qui sont éparpillés, et il leur donnera, par le Nombre qu’ils représentent, une visibilité aussi bien à leurs propres yeux qu’aux yeux des classes qui les surplombent. Le suffrage universel, c’est donc le grand révélateur des couches véritablement populaires.

Or, cela ne peut pas être sans conséquence. Et Charles Benoist de citer Jeremy Bentham qui, analysant, dans sa « Défense de l’usure » paru deux ans avant la Révolution française, les modalités de l’exploitation, par les propriétaires, de ceux qui n’ont que leurs bras pour vivre, écrivait :
« Jusqu’à présent, la première de ces deux classes s’est constamment réservé une part du travail de la seconde en lui cédant l’usage des instruments dont elle était en possession. Cette part qu’elle s’est réservée a toujours été proportionnée à sa puissance politique ; elle a toujours été en diminuant, à mesure que l’existence sociale de la classe des travailleurs a grandi et que son influence politique s’est étendue. » (page 193)

Il faut donc l’admettre… Par le biais du suffrage universel, les travailleurs, y compris les plus démunis, les moins qualifiés, acquièrent une visibilité politique pour eux et pour autrui, en leur offrant une occasion de se compter et de mesurer ainsi, éventuellement, leur poids politique par rapport au reste de la société. Peut-être même seront-ils tentés d’en rechercher l’accroissement…

C’est bien ce genre d’impact qui est aujourd’hui dénoncé sous l’étiquette offensante de « populisme ». Il est donc sans doute répréhensible « moralement », de trop jouer le jeu du… suffrage universel. Selon Charles Benoist, on risque fort de glisser de l’ »évolution » à la « révolution »…

Michel J. Cuny

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