Nos maîtres : finance internationale et monnaie unique

Au-delà du drame vécu par la population grecque depuis quelques années, drame dont les peuples portugais, espagnol et italien partagent certaines séquences, il importe de déterminer la force structurelle qui assure la domination des classes possédantes sur toute une partie de l’économie mondiale.

Cela se range sous la rubrique très générale de : finance internationale. Or, en Europe, celle-ci a réussi à mettre en oeuvre un instrument-roi : la monnaie unique.

Pour aborder cette question centrale, je m’appuierai sur les travaux réalisés par A. Harrison, E. Dalkiran, E. Elsey après la signature du traité de Maastricht (7 février 1992), mais avant la mise en circulation de l’euro (1er janvier 2002), ou tout au moins avant que l’on puisse mesurer ses effets réels. Ainsi verrons-nous ce qui était prévisible dès le départ. On pourrait même dire : ce qui était espéré par les promoteurs de cet instrument monétaire typique de la grande époque de consolidation des multinationales européennes. Nous pouvons commencer par cette phrase : 
« L’expérience de l’Allemagne et du Japon montre que les entreprises apprennent à vivre avec des taux de change élevés et stables en améliorant la productivité et la qualité des produits. »

Si donc la suite devait, à un moment ou à un autre, laisser à penser que les entreprises souffrent en régime de monnaie unique, il faudrait avoir le réflexe de penser que, lorsque cette souffrance se traduit par le décès de quelques entreprises, elle a pu porter les autres à avoir la bonne idée d’améliorer leur productivité ou de revoir la qualité de leurs produits… Et que c’est peut-être une mise en oeuvre anticipée de l’une au moins de ces deux pratiques par certaines des entreprises, qui a condamné les autres à une disparition prématurée. Sans doute même les victimes ne sont-elles pratiquement toujours que des sociétés très éloignées de la moindre multinationalisation.

Voyons maintenant, en recourant aux services du trio Harrison, Dalkiran, Elsey, un des premiers impacts possibles de la monnaie unique sur la politique monétaire des États :
« Avec une monnaie unique, un pays n’aurait pas de possibilité d’augmenter ses taux d’intérêt unilatéralement ou de permettre à sa monnaie de se déprécier afin de restaurer la compétitivité. Il incomberait aux entreprises, aux travailleurs et aux syndicats de réduire les coûts de production. »

Nous retombons ici directement sur la question de l’accentuation de l’exploitation du travail : augmentation de l’intensité de celui-ci ou baisse relative des salaires. Une autre réponse serait d’améliorer les outils de production, l’organisation du travail, etc. Mais, dans tous les cas, il est clair que c’est au travail de payer le prix de la pression exercée par la monnaie unique sur les éventuelles variations monétaires.

Comme les auteurs nous y engagent, ne perdons pas de vue qu’à la stabilité monétaire va s’ajouter la prudence budgétaire puisque 
« les critères de convergence de Maastricht ont également renforcé la détermination des gouvernements européens de poursuivre la stabilité monétaire et budgétaire. »

Ainsi, 
« de la même façon, la monnaie unique obligera les entreprises à conserver des prix compétitifs. Ceci, en retour, leur demandera de maintenir des coûts bas et imposera la même discipline pour les travailleurs et les syndicats. Ne pas se conformer à ces obligations conduirait à la perte de marché au profit de rivaux plus disciplinés. »

Si l’on ajoute que l’augmentation de la compétitivité ou de la productivité doit, en régime de monnaie stable, se traduire par une baisse des prix, on peut imaginer que les consommateurs sauront exiger leur dû. En conséquence, et toujours selon A. Harrison, E. Dalkiran, E. Elsey : 
« Les actions des entreprises et de leurs employés, combinées à la prise de conscience des prix par les consommateurs, devraient aider à renforcer la discipline de la Banque centrale européenne et des gouvernements membres de l’UE. Finalement, l’existence de marchés financiers transparents et l’attente générale d’une inflation faible devraient contribuer à conserver des taux d’intérêt bas. Les taux d’intérêt bas réduisent le coût de l’emprunt et augmentent la rentabilité de l’investissement du capital. Une augmentation de l’investissement devrait aider à stimuler la croissance économique. »

Comme on le voit, la pression centrée, grâce à la monnaie unique, sur le travail, doit se traduire par une hausse de l’exploitation qui rend l’aventure de l’investissement d’autant plus attrayante. Tous les responsables politiques qui se sont activés autour de la réussite de la ratification populaire du traité de Maastricht le savaient pertinemment.

Pour ma part, j’ai introduit ce type de questionnement dans le travail que j’ai réalisé sur les multinationales du médicament – et tout spécialement sur la société française : Sanofi.

Or, pour le dire en trois mots, les entreprises multinationales se sont spécialisées dans ce que j’appelle « l’appropriation de la rente mondialisée. » Ainsi, lorsqu’il s’agit de laboratoires pharmaceutiques, va-t-on avoir pour objectif de produire des « innovations médicamenteuses » (ce qui se vend à partir de la détention de nouveaux brevets) plutôt que de réelles « améliorations thérapeutiques »… ce qui reviendrait à se soucier de la valeur d’usage au détriment éventuel de la valeur d’échange, c’est-à-dire au détriment de la capacité des laboratoires à accaparer la part de rente mondialisée qu’ils croient devoir leur revenir.

Sur cette intrusion de la finance internationale dans les questions de santé, je renvoie à :
http://unesanteauxmainsdugrandcapital.hautetfort.com

Suite : La société occidentale serait-elle désormais sans avenir ?

Michel J. Cuny


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