Quand des responsables politiques africains se mettent au service de la finance internationale…

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Tout occupé à trouver le moyen de développer la… bancarisation… des pauvres, le Rapport rédigé en 2006 par Carana Corporation pour le compte de la charité états-unienne (USAID) s’était penché avec toute l’attention nécessaire sur la situation malienne. Si, au Ghana, il y avait la solution d’un appui prononcé aux activités d’une très importante association de commerçants (United Petty Traders Association)…
« Un autre projet pilote possible est de soutenir les paiements transfrontaliers et l’accès financier pour le Comité des Nigérians au Mali. » (page 43) 

Pourquoi… des Nigérians ? Sur la même page, ainsi que nous l’avons déjà lu, il y avait cette autre piste…
« Une solution consiste à forger une initiative entre le Comité et Ecobank pour générer un mécanisme facilitant les paiements transfrontaliers par les membres du Comité via la banque […]. » (page 43)

Qu’est-ce donc qu’Ecobank ?… Intrigués, nous avons décidé de nous pencher plus particulièrement sur cette question… Et c’est alors que nous avons découvert la version 2005 du Rapport annuel du Groupe Ecobank… Nous allions pouvoir scruter les activités de celui-ci pour l’année qui précède tout juste celle de l’élaboration du Rapport de Carana Corporation
(https://www.brvm.org/sites/default/files/20090303_-_ra_-_ecobank_tg_-_exercice_2005.pdf)

Il s’ouvre sur un rappel :
« Ecobank est le premier groupe bancaire régional privé créé en Afrique, au Sud du Sahara, par des Africains. » (page 3 du document papier) 

La formulation ne manque pas de panache… Serait-ce une façon très courageuse de dire : l’Afrique aux Africains ?… Est-ce vraiment si simple ? Peut-être le mot le plus significatif est-il : « privé » ?… Qui va se trouver privé de quoi ?… Est-ce, une nouvelle fois, le secteur privé qui va être invité à chasser peu à peu le secteur public ? La population africaine, dans sa globalité, va-t-elle se trouver jetée dans les mains de la finance internationale… dont Ecobank souhaiterait devenir le représentant ou le principal relais en Afrique ?…

Dès le paragraphe suivant, nous ne pouvons plus entretenir le moindre doute en ce qui concerne le but poursuivi par les créateurs d’Ecobank :
« Ecobank œuvre à l’amélioration de la valeur ajoutée aux investissements des actionnaires en bâtissant un groupe bancaire qui opère avec des procédures, un personnel, des normes de gouvernance et des services à la clientèle de classe internationale. » (Idem, page 3)

Il faudra être de « classe internationale », et procéder à d’importants « investissements »… pour bénéficier des services de cette banque-là… Voilà donc qui est directement avoué…

Et c’est donc pour obtenir, entre autres choses, que l’essentiel du secteur informel malien puisse se trouver affilié aux banques… et que chaque pauvre puisse être titulaire d’un compte en banque qu’il faut réunir le Comité des Nigérians actifs au Mali avec… Ecobank… S’attend-on à les voir, du jour au lendemain, se transformer en « actionnaires » de « classe internationale » ? Pas sûr, n’est-ce pas ? Mais, alors…

Et pourquoi Ecobank ? Pourquoi le Mali et… Ecobank ?… Certes, pourrait-on dire, Ecobank est née dans un autre pays africain extrêmement pauvre : le Togo… Cela signifierait-il qu’il y aurait, dans ce dernier pays, des actionnaires de « classe internationale » ? Le Togo s’apprêtait-il, en 1985, date de création d’Ecobank chez lui, à devenir une des plus grandes places financières du monde ?

Poursuivons notre lecture du Rapport annuel 2005 d’Ecobank pour en arriver à l’une des décisions dont elle peut s’enorgueillir pour cette année-là justement…
« La décision de coter ETI [c’est-à-dire le Groupe Ecobank], Ecobank Nigeria et Ecobank Ghana. » (Idem, page 3)

Expliquons l’affaire… L’objectif étant d’attirer des investisseurs de « classe internationale », il faut offrir, à la vente ou à l’achat, des actions qui évolueront dans le sens des résultats financiers obtenus par Ecobank… Celle-ci apparaît, d’une part, en tant que Groupe, c’est-à-dire en tant qu’elle réunit des filiales… En effet, créée tout d’abord au Togo, Ecobank s’est bientôt dotée de filiales dans différents pays africains… Restons tout d’abord au Togo… En sa qualité de Groupe, Ecobank serait-elle cotée dans la capitale du Togo, Lomé ?… Non : il y a bien mieux ailleurs…

Ecobank Transnational Incorporated (ETI) est cotée à la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières (BRVM) à Abidjan, en Côte d’Ivoire… Elle en a reçu l’autorisation de la part de la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest)…

Ce qui ne l’empêche pas d’être intéressée par les investisseurs de deux pays particuliers… Ainsi Ecobank  sera-t-elle également cotée à Lagos (Nigeria) et à Accra (Ghana)… Curieusement, nous retrouvons ici les deux pays que le Rapport de Carana Corporation paraissaient privilégier :
– au Ghana, à travers United Petty Traders Association ;
– au Mali, à travers le Comité des Nigérians

Allons plus loin… Le Président du Conseil d’Administration d’ETI-Ecobank, Philip C. Asiodu, tient à nous rappeler ceci :
« Nous avons conclu un accord avec FirstBank of Nigeria afin de combiner nos opérations et créer l’un des groupes bancaires les plus importants et les plus diversifiés de l’Afrique. » (Idem, page 5) 

Mais, lui-même, qui est-t-il ? Le Rapport qu’il présente nous le dit :
« Philip Asiodu est un industriel, un homme d’affaires et un ancien haut fonctionnaire. Ancien ministre du pétrole et des ressources naturelles du Nigeria, il est président ou administrateur de plusieurs sociétés du secteur public et du secteur privé au Nigeria. Il a été le premier président du Conseil d’administration de Ecobank Nigeria (1989 à 1992). » (Idem, page 11)

Nous le voyons, il s’agit tout autant d’un homme politique (proche du pétrole dont on sait qu’il est la principale ressource du Nigeria) et un homme d’affaires… Le fait qu’il soit, à ce moment-là à la tête du Groupe Ecobank dont nous savons maintenant qu’en Afrique même, il se met au service de la finance internationale, ne peut que nous porter à douter beaucoup du souci qu’il peut avoir de la défense des intérêts des travailleurs et des travailleurs nigérian(e)s…

Nous aurions tort, toutefois, de nous arrêter au seul président du Conseil d’Administration… Voici le vice-président :
« Mandé Sidibé a été Conseiller spécial du Président de la République du Mali, puis Premier Ministre. Il est un ancien directeur de la BCEAO Mali et conseiller spécial du gouverneur de la BCEAO. Il a servi en qualité de Chef de Division, puis Économiste Principal du Département Afrique du FMI. » (Idem, page 11)

De ce que cet homme-là s’est également mis au service des investisseurs de dimension internationale, faudrait-il déduire que le peuple malien s’en portera mieux ?…


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