Des États ouest-africains rejetés eux-mêmes dans les marges informelles de leurs propres pays

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Soucieux d’obtenir que l’activité bancaire puisse se glisser dans les paiements en espèces qui sont liés au commerce interne entre les États de l’Afrique de l’Ouest, et dans les transferts, eux aussi en espèces, qui sont le fait des migrants, le Rapport effectué en 2006 pour le compte de l’USAID (aide états-unienne au développement international) n’aura pas tardé à découvrir qu’il existe, sur le terrain, des éléments disposés à exercer une pression sur ces gouvernements dont nous avons vu, par ailleurs, qu’ils ne tiennent guère à livrer leurs populations aux appétits étrangers…
« Il existe une demande de méthodes alternatives pour régler les comptes et envoyer de l’argent à des proches. » (page 34)

D’où peut-elle émaner ?

Si les institutions de micro-finance (IMF) ont permis à diverses organisations non-gouvernementales (ONG) de s’immiscer dans la vie des pauvres attelés à la rude tâche de faire vivre l’économie informelle un peu partout en Afrique de l’Ouest, les États se sont bien gardés de leur laisser les mains libres au-delà de leurs frontières respectives… Ce qui dérange certains groupements qui sont eux-mêmes clients de la micro-finance. Ne pourraient-ils pas se mobiliser, et venir au secours de celle-ci, en l’aidant à conquérir sa place dans la dimension internationale ?… En effet, se lamente le Rapport :
« Les réglementations problématiques incluent l’interdiction pour les IMF de nouer des relations directes avec les prestataires de transfert d’argent, une préoccupation soulevée par UM-PAMECAS au Sénégal [Union des Mutuelles du Partenariat pour la Mobilisation de l’Épargne et du Crédit au Sénégal] et NYESIGISO au Mali [réseau de caisses d’épargne et de crédit de type mutualiste existant depuis 1990]. » (page 35)

Et si cela représente beaucoup de monde du côté, par exemple, des migrants, il en va de même pour les commerçants qui pratiquent le commerce interne à l’Afrique de l’Ouest :
« D’autres restrictions problématiques pour les IMF comprennent l’impossibilité de prêter pour les activités d’exportation / importation, comme l’a exprimé JEMENI au Mali, qui sert plus de 4100 clients, dont 70% sont des commerçants. » (page 35)

Or le Rapport voudrait que nous n’en doutions pas une seule seconde :
« Les transferts d’argent sont des paiements financiers qui ont plus de valeur pour tout le monde lorsqu’ils sont gérés par des institutions financières efficaces. » (page 36)

En effet, outre le contrôle qu’elles pourraient, dès lors, exercer sur les flux monétaires qui transitent d’un pays africain de l’Ouest à l’autre, les banques disposeraient de sommes d’argent supplémentaires qu’elles pourraient investir d’une façon qui convienne aux grands enjeux d’une économie libérée au maximum des injonctions étatiques et des pressions d’un secteur public de moins en moins étendu…Or, nous dit le Rapport de 2006…
« Les gens sont généralement prêts à payer un service si le service est jugé bon. » (page 36) 

Ce qui n’exclut pas même ceux qui sont très peu argentés…
« L’utilisation de cartes téléphoniques prépayées par les pauvres est un autre exemple de la volonté de payer de ce groupe si le service est fiable. » (page 36) 

Cependant, en y regardant de plus près, il apparaît que ces mêmes pauvres se font plus ou moins racketter, lorsqu’ils sont partie prenante de l’économie informelle, et qu’ils doivent transférer des espèces au-delà des frontières internes de l’Afrique de l’Ouest, soit au titre d’une activité commerciale, soit au titre d’un envoi d’argent à leurs proches :
« L’informalité, la faible utilisation des canaux bancaires formels pour les transactions transfrontalières, et l’extension et la lourdeur des réglementations ont permis la pratique du pot-de-vin par des fonctionnaires de bas et de moyen niveau. » (page 39)

Ici, nous sommes tout d’abord surpris… Voilà donc de la corruption… Une corruption qui frappe la sphère étatique… et plus précisément dans la personne du fonctionnaire de base, de celui qui est directement au contact de la population ordinaire… De quoi nous faire pousser les hauts cris de la vertu républicaine effarouchée !…

Comme nous savons, les enquêteurs de Carana Corporation sont allés sur place, et voici un exemple de ce qu’ils ont pu découvrir :
« Un importateur de voitures nigérian a expliqué comment les pots-de-vin créent le besoin de transporter de l’argent liquide à tout moment, sinon le mouvement de son produit est entravé à divers points de contrôle, officiels et officieux, où les agents des douanes demandent généralement des paiements supérieurs (ou négocient un « accord spécial ») aux taxes et droits officiels. » (page 39)

Bien sûr, cela n’est pas vrai seulement pour le Nigéria :
« Les commerçants du Ghana, du Mali, du Nigéria et du Sénégal se plaignent que de solides réseaux informels fournissent les moyens, le motif et l’opportunité aux autorités gouvernementales – telles que les autorités frontalières, douanières et politiques de profiter des pots-de-vin. » (page 39)

Ici, la critique va plus loin, et surtout, elle remonte beaucoup plus haut que nous n’aurions d’abord pu le croire… Au petit fonctionnaire se mêlent certaines autorités politiques… Rappelons qu’avec ce Rapport, nous ne sommes encore qu’en 2006. La Libye de Muammar Gaddhafi n’a pas été détruite… Les djihadistes n’ont pas encore vraiment le vent en poupe dans cet endroit du monde…

Quant aux produits, qui font le chemin inverse des sommes qui nous occupent en ce même moment parce qu’elles pourraient un jour intéresser les banques, ils ne sont pas que spécifiquement africains, loin de là :
« Les marchandises de contrebande comprennent les produits pharmaceutiques, les automobiles, l’électronique, les machines, les denrées alimentaires, etc., qui sont importés d’Asie, d’Europe et des États-Unis, puis dispersés dans toute la région. » (page 40)

Autrement dit : le monde impérialiste y est lui-même très intéressé… C’est bien lui qui fait marcher ce commerce, dont il ne peut pas ignorer le caractère frauduleux qu’il peut revêtir tout en servant à alimenter… les fonctionnaires africains survivants d’un secteur public et étatique qui a été réduit sous les pressions… internationales exercées, en réalité, par les grands intérêts impérialistes :
« […] même les représentants du gouvernement qui hésitent à accepter des pots-de-vin au bout du compte apprennent finalement à compter sur cette forme de création de revenus comme un moyen important de subventionner leurs modestes salaires officiels. » (page 40)

On le voit : l’Afrique de l’Ouest est prise dans une étrange boucle qui ne cesse de se fortifier pour donner à la finance internationale toutes les clefs d’une exploitation maximale de son potentiel de travail… sur fond de la plus terrible des pauvretés.


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