La terrible fracture interne qui a été infligée aux pays de l’Afrique de l’Ouest…

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

 Le Rapport rédigé en 2006 pour l’USAID (charité états-unienne organisée autour du développement de la compétitivité) va nous permettre de mesurer à quel point les différents pays de l’Afrique de l’Ouest ont été brisés en deux par l’évolution qui leur a été infligée depuis le milieu des années 1980…

Voici tout d’abord ce que nous dit le Rapport :
« Globalement, nous trouvons deux types de contraintes aux paiements transfrontaliers en Afrique de l’Ouest : structurelles et institutionnelles. » (page 33)

Ainsi, le frein qui est mis aux échanges de monnaie à travers les frontières de cette partie-là de l’Afrique serait tout autant un produit de la structuration interne de chacun de ces pays, que des schémas institutionnels développés par leurs États respectifs.

Considérons la première rubrique :
« Les contraintes structurelles se réfèrent à l’existence d’économies fortement informelles et basées sur les espèces dans les pays qui ont de fortes relations commerciales extérieures, en particulier avec les pays développés. » (page 33)

Autrement dit, si une partie des travailleurs et travailleuses de l’Afrique de l’Ouest se trouve rejetée dans l’illégalité pour les relations commerciales ou intra-familiales qu’il lui serait nécessaire de nouer avec les pays africains voisins, cela répond à la consécration, par la loi, d’un secteur économique formel qui n’est que le point d’ancrage, en Afrique de l’Ouest, de ces pays développés qui sont tout simplement les anciens colonisateurs…

Le Rapport de 2006 insiste :
« Ce défi structurel concerne les économies dualistes : les marchés et les industries orientés vers l’exportation sont formalisés et accueillis par les gouvernements et les entreprises ; mais les activités et les marchés nationaux et centrés sur les petites entreprises sont généralement inhibés. » (page 33)

Travailler en lien direct, légal et formalisé avec les pays impérialistes… ou glisser dans l’économie informelle qui ne fait que rassembler toute une partie de la misère du monde… voilà ce que les Occidentaux ont su offrir à l’Afrique de l’Ouest… dès que l’Union soviétique est entrée dans les voies qui devaient la conduire jusqu’à l’implosion de 1991…

En face de cette division interne, plus ou moins féroce, des pays de l’Afrique de l’Ouest qui s’est développée tout au long des années 1985-1991, quelle pouvait être l’attitude des différents États africains dont les responsables gouvernementaux avaient été formés à un libéralisme économique qui a aussitôt pris l’allure incroyablement moralisatrice des prétendus droits de l’homme ?

C’est ce que nous avons découvert précédemment lorsque nous avons eu à constater le désarroi ressenti par les enquêteurs du Rapport quand ils ont voulu consulter les statistiques officielles portant sur la dimension réelle du secteur informel : les responsables gouvernementaux africains faisaient manifestement la sourde oreille, et ne cherchaient pas vraiment à en savoir trop quant à ce qui paraissait échapper à leur contrôle et donc à celui de l’État… Mais au contrôle, aussi, des banques sur lesquelles les Occidentaux s’efforçaient, par ailleurs, de diminuer le pouvoir des… États africains. En effet, tout cela doit, selon eux, revenir au secteur privé qui est seul en situation, à ce qu’il paraît, d’enclencher une exploitation de l’être humain par l’être humain qui soit véritablement rentable pour le capital occidental…

S’agissant donc du rôle des États contre la mise au pas du secteur informel, les Occidentaux du Rapport de 2006 ne pouvaient qu’être très déçus :
« Les contraintes institutionnelles, en revanche, se retrouvent en présence d’une intégration régionale et d’un système monétaire très faibles où les gouvernements et les institutions financières négligent le marché régional. » (page 33)

… c’est-à-dire : le marché interne aux pays de l’Afrique de l’Ouest.

Si la fracture qui se révèle ici est assez récente, elle ne fait que s’ajouter à l’ancienne fracture laissée par la compétition entre les différents pays colonisateurs, et tout spécialement l’Angleterre et la France qui ont dessiné, à travers l’instillation de leurs langues respectives, les systèmes de conditionnement de la population africaine qui en sont le résultat désormais imprimé au plus profond des individus eux-mêmes, qui en sont allés jusqu’à perdre le contact avec des langues maternelles qui peinent à s’écrire et à donner ainsi, aux Africains de l’Ouest en particulier, le socle ancestral d’où déployer leur personnalité propre…

Mais, ici encore, la fracture linguistique est sensiblement accentuée par l’impact des affaires d’échange de monnaies sur le quotidien des individus…
« Les paiements sortants dans les pays anglophones sont totalement interdits sauf par l’intermédiaire d’une banque et accompagnés des documents appropriés. Dans les pays francophones, les transferts sont illimités dans la région CFAF mais sont limités par le montant maximum transféré par jour à l’extérieur de la région UEMOA. » (page 33) 

Ainsi, on pourrait dire que, pour parler argent avec elle-même, l’Afrique de l’Ouest doit d’abord apprendre à compter en monnaie étrangère, et pas n’importe laquelle… Et c’est le Rapport  de 2006 qui nous l’apprend :
« Les commerçants et les migrants qui ont été interrogés ont confirmé les pertes de rentabilité subies du fait de devoir convertir une monnaie locale ouest-africaine en dollar américain ou en euro avant de pouvoir la convertir en une autre monnaie locale ; ils ne peuvent pas convertir directement le F CFA en Naira ou en Cedi, sauf si cela se fait de manière informelle. Ils doivent le convertir deux fois. » (page 33) 

On le voit : non seulement l’Occident continue à faire peser sur l’Afrique de l’Ouest tout le poids de l’ancienne colonisation, ainsi que le poids de la nouvelle colonisation née une vingtaine d’années avant le Rapport de 2006, mais il se glisse à l’intérieur des familles les plus pauvres – que la fracture de 1985-1991 a rejetée hors de l’économie formelle – pour y taxer au plus fort ce qu’elles peinent à gagner dans le secteur informel… qui est aussi le secteur où les langues maternelles non véritablement formalisées sont le moins en situation de permettre une sorte d’auto-défense contre l’invasion permanente du patrimoine humain et économique de l’Afrique de toujours.

Décidé à aller dans le sens exactement inverse, voici ce que le Rapport trouve à nous dire :
« Les gouvernements devraient moderniser l’environnement réglementaire pour promouvoir un plus grand choix pour les commerçants et les migrants. Cela est relativement facile à faire en adoptant un amendement qui permettrait aux MTO, aux IMF et aux coopératives de crédit d’obtenir une licence directement de la Banque centrale ou de toute autre autorité de régulation, sans avoir à passer par un intermédiaire. » (page 34) 

L’Afrique de l’Ouest devrait donc faire reculer ses contrôles étatiques… et laisser s’avancer, dans le circuit des transferts intra-africains, les MTO (money transfer operator) que le Rapport nous présente sous la forme de deux opérateurs états-uniens : Western Union et Money Gram, ainsi que les IMF (instituts de micro-finance) ou ces coopératives de crédit, derrière lesquelles  se tiennent diverses ONG (organisations non-gouvernementales) qui servent de masque à ce qu’il y a de plus impérialiste du côté occidental…


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