Ce qui s’appelle : faire parler les morts pour embobiner les vivants…

« À l’occasion du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI, du 18 janvier 2015, Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, était interrogé par Alexis Brézet :
« Qu’est-ce que vous répondez à ces musulmans que vous croisez, qui vous disent : « Nous, nous sommes des bons Français. Nous condamnons absolument cette abomination terroriste, mais nous sommes choqués par ces caricatures. Qu’est-ce que vous, vous leur répondez ? »
Claude Bartolone : « Vous savez, c’est pas l’interrogation que je reçois le plus. Moi, vous voyez, interrogation pour interrogation… Dimanche dernier, j’ai accompagné le président de la république chez les soeurs d’Ahmed Mérabet à Livry-Gargan. »
Jérôme Chapuis : « Le policier assassiné dans la rue. »
Claude Bartolone : « Le policier assassiné. Le policier abattu. » 

Ahmed Mérabet

Ahmed Mérabet

Arrêtons-nous un instant.

Claude Bartolone se garde bien de répondre à la question qui lui est posée (avec insistance, puisque, à l’endroit où nous reprenons cette discussion, la même question lui a déjà été soumise à trois reprises : la première, par Jérôme Chapuis ; la deuxième et la troisième, par Éric Revel ; il n’y a pas encore répondu) à propos du choc psychologique engendré par les caricatures de Mahomet un peu partout dans le monde musulman et en France. Il faut en conclure que, pour lui et quelques autres, il s’agit là d’une arme dont l’utilisation ne peut pas être discutée. Il est nécessaire de s’en servir, et de pouvoir en escompter une efficacité maximale.

    En utilisant cette arme, s’agit-il d’éviter une accentuation de la radicalisation des plus violents ? Évidemment, non. Bien au contraire. S’agit-il de laisser en paix celles et ceux des musulman(e)s qui ne sont aucunement disposé(e)s à se radicaliser ? De leur permettre de vivre leur foi sereinement ? Certainement pas.

Mais, alors, à quoi bon défendre mordicus une utilisation offensive des caricatures ?

Reprenons le problème en sens inverse : s’agit-il de faire se radicaliser jusqu’à la violence les plus radicaux ? Oui. C’est ainsi que l’Occident capitaliste a conduit toutes les guerres qu’il a initiées dès avant et après l’implosion de l’U.R.S.S. : en Afghanistan (contre les Soviétiques), en Bosnie (contre les Serbes), en Tchétchénie (contre les Russes), en Libye (contre la Jamahiriya socialiste), en Syrie (contre la République arabe syrienne), etc…, en obtenant que les musulmans impliqués se radicalisent.

Autrefois donc, l’Occident capitaliste les dynamisait contre les athées socialistes, contre les impies… Désormais, il le fait en les provoquant à coup de caricatures ordurières. Mais aussi, sur le terrain des combats, par l’alcool, les drogues et le sexe.

    Or, au-delà des musulmans les plus réactifs, la même arme des caricatures vise à frapper la conscience musulmane en tant que telle : il faut la plier aux exigences comportementales de l’économie de marché telle qu’elle doit culminer dans le mode capitaliste de production.

    Il s’agit de pouvoir dire : l’islam est parfaitement compatible avec la démocratie (d’exploitation du semblable). Tant qu’il y a, dans l’islam, quelque chose qui résiste à cette individualisation par le biais de la valeur d’échange dynamisée et d’un patrimoine possédé selon des visées d’enrichissement strictement individuel, il faut marteler chaque personne avec des arguments massues qui ne peuvent que lui pourrir tout le questionnement intérieur qui trouve son expression dans ce terme d’une entente extraordinairement multiple et philosophiquement fondée de « djihad ».

Dans la lutte que mène l’Occident capitaliste, c’est donc le « djihad » en tant que tel qui est visé, d’où l’amalgame proféré à répétition, partout et toujours, avec la violence. On le voit, en organisant son attaque sous cet angle, la « communauté internationale » a trouvé l’instrument idéal pour détruire intégralement l’islam sous couvert de ne faire taire que la violence qu’on suscite en lui de toutes les façons depuis si longtemps déjà.

Dans la discussion qui nous occupe, si Claude Bartolone ne veut surtout pas remettre en cause la systématisation de l’attaque par les caricatures, il se préoccupe de faire que le ver de la zizanie se développe à l’intérieur de l’islam ordinaire.Écoutons-le avec la plus grande attention :
« Et je vais vous dire une chose que j’entendais de la part de sa mère, qui est une dame, une Algérienne, qui est arrivée en France il y a quarante ans, qui a offert des filles et des fils à la France. Elle dit : « Mais, je ne comprends pas. Comment, au nom d’une religion, on peut tuer mon fils qui a donné le meilleur de lui-même pour être un serviteur de l’ordre républicain, et qui est abattu parce qu’il était recouvert d’un uniforme. »

Est-ce que, pour autant, il faudrait plier cette religion par l’injure ? Est-ce que cette mère est une fervente partisane des caricatures de « Charlie Hebdo » quand elles s’en prennent à Mahomet ? Peut-elle éviter de ressentir l’injure – masquée sous une prétendue ironie – qu’elles produisent – pour autant qu’elle les connaisse – dans sa propre personne ?

Ne lui vient-il pas à l’esprit, dans les moments de grand désespoir que lui distille la mort de son fils, que peut-être, sans la projection de ces caricatures un peu partout dans le monde, il serait encore en vie ? Ne saisit-elle pas qu’il s’agit là, non seulement d’un phénomène propre à la France, mais d’une volonté de guerre qui est menée sur différents théâtres d’opérations à l’extérieur, et tout spécialement dans un monde musulman tellement meurtri militairement que, désormais, il n’offre plus aucune base arrière pour une vie collective apaisée ?

Si ce n’est pas le cas de cette dame, ne peut-il pas s’agir de ce qui doit finir par venir à la conscience de toutes celles et de tous ceux qui, en France, ne trouvent pas spécialement satisfaisant de se ranger dans la masse des prétendus défenseurs de la liberté d’expression pour couvrir, autant que faire se peut, le bruit que les avions de bombardement, les hélicoptères et les drones font loin de la terre de France ?

Est-ce vraiment à un individu qui ne pratique pas l’islam d’aller dire à ceux qui le pratiquent à quel moment ils sont dans le vrai relativement à cette religion ? Qu’ils sont dans le vrai quand ils prennent à la rigolade les injures qu’on leur fait sans vraiment rigoler soi-même, mais en pensant, plus ou moins sournoisement : « Alors, tu te plies, ou tu ne te plies pas, à la loi du marché, à l’exploitation de ton semblable autour de la répartition de la valeur d’échange issue du travail ? »

« Mais bien sûr que c’est à moi de le dire », semble affirmer Claude Bartolone en se retranchant honteusement derrière les propos d’une pauvre femme dont il sait bien qu’elle est complètement flouée par l’Histoire au sein de laquelle son fils et elle se sont laissé prendre :
« Écoutez les propos qui ont été ceux du frère d’Ahmed Mérabet, qui a dit : « Attention, ça, ce n’est pas l’islam, ça n’a rien à voir avec la religion. » Et croyez-moi que ce sont des mots qu’il faut avoir à l’esprit pour répondre à chacune des interrogations qui peuvent exister chez les enfants et chez un certain nombre de nos compatriotes. Et là-dessus aussi, il faut que l’on fasse attention aux mots. Je pense qu’il faut combattre avec la plus grande détermination aujourd’hui tout acte anti-musulman, et surtout éviter ce parallèle qui pourrait exister entre anti-musulman et islamophobie. Il faut que nos enfants de France, qui ont comme confession l’islam puissent se sentir à égalité de droits et de devoir. »

Il faut donc que la confession islamique se soumette dans son entier aux lois qui commandent l’économie de marché dans le cadre plus général de l’exploitation capitaliste… Il faut accepter, à titre d’exemple plus que significatif, que l’enrichissement des propriétaires de « Charlie Hebdo » puisse se faire sur l’abaissement de l’islam en général et pas seulement – ce serait manquer la vraie cible – sur cette partie prétendument radicale qui n’est qu’un prêté-rendu en face des agressions occidentales d’avant-hier, d’hier et d’aujourd’hui visant le monde arabo-musulman.

Quant à demain…

Suite : Les mots pour le dire, et les mots pour ne surtout pas le dire

Michel J. Cuny

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