De l’écrasement du socialisme africain à l’émergence foudroyante d’un énorme secteur informel

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

Nous avons vu que « l’internationale des capitaux » avait, en quelque sorte, investi Ecobank, une banque africaine qui devait rassembler des capitaux, eux aussi africains, porteurs d’une activation bancaire des transactions commerciales et des transferts de fonds des migrants vers leur pays d’origine, à travers l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Au-delà, il s’agissait d’obtenir une « bancarisation » des pauvres…, le tout tendant à donner, aux autorités monétaires et financières, les renseignements permettant un contrôle généralisé des mouvements de fonds qui concernent le secteur informel, tout en tentant de les dynamiser au profit des grands investisseurs internationaux.

Nous avons voulu savoir pourquoi le secteur informel s’était pareillement développé en Afrique de l’Ouest… Historiquement, à quoi correspond-il ? Pour répondre à cette question, il existe un document précieux… Il s’agit du Rapport que la Banque mondiale a publié en 1996 sous le titre : Le secteur informel et les institutions de micro-financement en Afrique de l’Ouest.

Dès les premières lignes de la Préface, nous avons eu l’impression d’être décidément tombés au bon endroit…
« Le secteur informel est entouré de nombreux mythes, qui veulent que les micro-entrepreneurs présentent de grands risques d’insolvabilité, et qu’ils soient incapables de payer des services et de mobiliser l’épargne. Toutefois, l’expérience a démontré le contraire. » (page 5 du document papier) 

Voilà pourquoi les banques auraient bien tort de ne pas s’intéresser à ces gens-là… Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient particulièrement riches… mais, poursuit la Banque mondiale (1996)…
« Les pauvres payent et remboursent, et les institutions financières qui leur assurent des services peuvent être commercialement viables, surtout à long terme. » (Idem, page v)

Cependant, ne nous précipitons pas !… Pour que les banques puissent s’occuper elles-mêmes directement de ces pauvres-là, elles devraient s’exposer à des coûts d’intervention qui seraient prohibitifs pour elles… La surveillance doit venir de tout près d’eux… et au plus bas prix pour les intervenants… Or, la solution est déjà toute trouvée :
« Le micro-financement permet de rendre un investissement national plus rentable, dollar pour dollar. » (Idem, page v)

Par conséquent… selon le Rapport de la Banque mondiale :
« La mobilisation de l’épargne dans les institutions de micro-financement répond à un besoin réel des populations pauvres qui n’ont pas accès aux banques et qui souhaitent placer leur épargne en lieu sûr. » (Idem, page v)

Vérifions que nous avons bien affaire ici à la main tendue, par un système de crédit directement branché sur la finance internationale, à des êtres humains qui figurent parmi les plus miséreux…
« Suite à la Conférence internationale sur les mesures propres à réduire la faim dans le monde, le Groupe consultatif pour l’aide aux plus pauvres (CGAP) a été créé par des bailleurs de fonds dans le but de renforcer les institutions de micro-financement […]. » (Idem, page v. C’est nous – Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné – qui soulignons… De même pour la suite.)

Mais qu’est-ce donc que ce Groupe consultatif pour l’aide aux plus pauvres (CGAP) ?… Très vite, nous avons trouvé un site qui a consenti à nous en dire davantage par l’intermédiaire d’une certaine René Chao-Beroff… Nos recherches nous ont ensuite permis de mieux comprendre qui est celle-ci, et nous allons voir que ce n’est pas sans intérêt…

De même que précédemment, nous allons souligner un certain fil conducteur…
« Docteur en économie et finance, Renée Chao-Beroff est Directrice Générale de Pamiga et de Pamiga Finance SA, un véhicule d’investissement pour la micro-finance rurale en Afrique sub-saharienne. Elle est impliquée dans les secteurs du développement économique et de la micro-finance depuis 30 ans. Elle a développé une approche spécifique dans la micro-finance participative, les « Caisses Villageoises d’Epargne et de Crédit Autogérées  » (CVECA), qui ont été implantées avec succès en Afrique de l’Ouest et Centrale, permettant ainsi d’apporter des services financiers de manière pérenne à des populations rurales pauvres dans des zones reculées. » (site pamiga.org, à la date du 16 avril 2020)

Qu’est-ce que… Pamiga ? Selon son propre site (pamiga.org, à la même date)…
« Pamiga (Groupe Microfinance Participative pour l’Afrique) a été créé par le CIDR et des personnalités reconnues du secteur de la microfinance en Afrique. Sa mission est de contribuer à libérer le potentiel économique de l’Afrique rurale, en favorisant la croissance des intermédiaires financiers existants desservant les zones rurales africaines. » 

Ajoutons-y ceci, et c’est encore pamiga.org qui s’exprime…
« Depuis sa création en 2005, Pamiga a développé un réseau de 14 institutions de micro-finance (IMF) implantées dans 10 pays d’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, ces IMF touchent plus d’un million de clients, pour un encours d’épargne de près de 55 millions d’euros et un portefeuille de crédit d’environ 85 million d’euros. » 

Quant au Centre international de développement et de recherche, qui a été évoqué dans l’avant-dernière citation, son propre site (cidr.org, à la date du 16 avril 2020) nous en dit ceci :
« Le CIDR intervient dans des secteurs clés du développement en Afrique : développement local et décentralisation ; développement d’entreprises en milieu rural et en milieu urbain ; systèmes financiers décentralisés ; assurance maladie et prévoyance sociale. »

Nous le voyons… Il s’agit de prétendre remédier à la faim… à la plus grande misère… en passant par une finance directement branchée sur les grands investisseurs privés… puisque les États africains ne doivent décidément plus pouvoir s’appuyer sur leurs populations pour, avec elles, développer des structures étatiques, économiques, culturelles, directement issues des travailleuses et des travailleurs dans le cadre de ce que l’on appelait, autrefois, le socialisme… et dont le Malien Modibo Keïta aura été l’un des promoteurs les plus déterminés.

N’est-ce pas parce que tout ce qui pouvait rappeler l’organisation socialiste aura été balayé à une époque précise de la fin du vingtième siècle, que le secteur informel est né ?

En effet, le secteur informel, qu’est-ce donc, sinon le rejet, hors d’une société désormais abandonnée aux aventuriers internationaux de l’économie capitaliste, de toutes celles et de ceux qui n’y trouvaient plus leur place – ni dans la dimension économique ni dans la dimension politique -, et qui ont dû apprendre à survivre, au jour le jour, dans une sorte de no man’s land qui a reçu, pour finir, la dénomination adoucie de : secteur informel ?…

C’est peut-être le Rapport (1996) de la Banque mondiale qui va finir par nous le dire lui-même…


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