Ces « élites » africaines qui appliquent les leçons que leur donne la finance internationale…

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

De fil en aiguille… En lisant le Rapport annuel 2005 du Groupe Ecobank, nous avons appris qu’un certain Michel Abrogoua avait dû en quitter le Conseil d’Administration pour aller s’occuper d’autre chose, ailleurs… D’où venait-il lui-même ? C’est ce que nous avons eu la curiosité de chercher, en menant nos investigations dans Internet… qui peut certainement être un endroit où il y a mieux à faire que de courir derrière les fausses nouvelles en risquant d’y perdre une part importante de son temps et de ses capacités d’analyse, tout en laissant s’échapper l’essentiel… qui peut consister en certains documents historiques qui, s’ils sont quelquefois relativement anciens, revêtiront, à l’occasion, un caractère extrêmement révélateur…

Ainsi avons-nous découvert que sa brillante carrière de dispensateur d’investissements en Afrique, l’Ivoirien Michel Abrogoua l’avait entamée du côté de deux sociétés : BIAO et IBM France, dont nous avons montré, dans un précédent article, que la première trouve son origine lointaine dans la création, par décret de l’Empereur Napoléon III, de la Banque du Sénégal, en 1853… Celle-ci serait l’arme financière dont allaient disposer les Français, anciens propriétaires d’esclaves, qui y avaient investi un huitième des sommes qu’ils avaient reçues en dédommagement de la libération de ceux-ci…

Créée sur le modèle de la Banque de France telle qu’elle s’était d’abord présentée en 1801, cette Banque coloniale, dirigée comme une entreprise privée, aurait, pour vingt ans, le droit d’émettre des billets de banque au moyen desquels elle pourrait offrir des crédits aux entrepreneurs coloniaux qui ne resteraient d’ailleurs pas très longtemps confinés au seul Sénégal… Renouvelé de vingt ans en vingt ans dès qu’il le fallait, ce privilège d’émission serait progressivement étendu au-delà des frontières du Sénégal : Guinée française, Côte d’Ivoire, Dahomey, Congo… et voici la Banque du Sénégal devenue, en 1901, Banque de l’Afrique Occidentale (BAO).

Ce n’était pourtant  encore qu’une étape dans son développement… De nouvelles succursales sont  peu à peu créées : en 1922 à Lomé (Togo), en 1925 à Bamako (actuel Mali), en 1925 encore, à Brazzaville (Congo), en 1928 à Kaolack (une création coloniale au Sénégal), et à Cotonou (Bénin).

Décidément appelé à se survivre à lui-même, son privilège d’émission atteint en 1929 l’Afrique Équatoriale Française, de même que deux colonies sur lesquelles la France a obtenu un mandat à la suite de la défaite allemande de 1918 : le Cameroun et le Togo.

Après la décolonisation du début des années 1960, sa dénomination change une nouvelle fois. En 1965, la BAO devient la BIAO (Banque Internationale pour l’Afrique Occidentale). Son siège est à Paris. Sa partie plus particulièrement financière se trouve transformée en une Compagnie financière France-Afrique (COFIFA) dont 49 % du capital seront désormais détenus par… First National City Bank of New York, qui finirait par s’en défaire en 1977…

Toutefois, nous allons retenir, nous, que ce qui s’appelle désormais Citibank était, en 2007, la plus importante banque des États-Unis…

Et nous repartons pour le Rapport 2005 d’Ecobank… qui va, lui aussi, nous orienter vers le Sénégal à travers une personne que le président du Conseil d’Administration, Philip C. Asiodu, a le plaisir d’y accueillir comme membre – tandis qu’il aura eu la tristesse de voir Michel Abrogoua s’éloigner. Il s’agit d’Evelyne Tall, dont nous pouvons apprendre par ailleurs (leaders-afrique.com, à la date du 4/4/2020) que, née au Sénégal, « elle est embauchée à seulement 22 ans par Citibank à Dakar. Elle reste dans le groupe pendant 17 ans. Elle y gravit tous les échelons ».

Ne négligeons pas non plus cette information – que nous donne le même site – selon laquelle « la Citibank de Dakar, filiale du groupe Citigroup, est installée au Sénégal depuis 1975 »… Et pas qu’au Sénégal sans doute, puisque le président Asiodu nous présente un autre nouvel arrivant, M. Christophe Jocktane-Lawson… Né en 1958 au Gabon…

« Il démarre sa carrière au sein de Citibank à Libreville (Gabon). Pendant cinq années, il va porter différentes casquettes et passer de Manager associé à Directeur Général Adjoint. » (site gothanoir.club-efficience.com, à la date du 4 avril 2020)

Venons-en maintenant à la cheville ouvrière de toute grande société industrielle ou bancaire dotée d’un Conseil d’Administration : son Directeur Général. Il nous est présenté de façon très sobre par Philip C. Asiodu :
« Au cours de l’exercice, Monsieur Arnold Ekpe a rejoint la société en qualité de Directeur Général du Groupe. » (Idem, page 5)

Qu’allons-nous découvrir à son propos ? Disons tout d’abord que c’est un revenant : il a déjà été DG du Groupe Ecobank de 1996 à 2001… On est donc allé le rechercher… Nigérian, qui a également vécu au Cameroun, il a fait l’essentiel de ses études universitaires en Grande-Bretagne. Il est bachelier de l’Université de Manchester (génie mécanique), et titulaire d’un diplôme de manager qu’il a obtenu à la Manchester Business School…

Évoquant sa jeunesse, pour le site africanbusinessmagazine.com, « il se décrit comme un nomade éternel – étudiant en ingénierie à l’Université de Manchester puis sillonnant le continent pour Citibank. »

Et revoici Citibank !… Citibank à la conquête, à travers lui plus particulièrement, du continent africain !… Qu’il faille venir le rechercher, ne serait-ce pas tenter de renouer avec la technicité de Citibank ? C’est-à-dire avec ce qui se fait de mieux du coté de l’impérialisme dominant : celui des États-Unis ?

Quoi qu’il en soit, avant de rejoindre, pour la première fois, Ecobank en qualité de Directeur général, il travaillait effectivement pour Citibank au poste de vice-président du bureau de financement des entreprises en Afrique de l’Ouest et du Sud… Cela se passait en 1996. Mais il y avait déjà 10 ans qu’une certaine greffe avait déjà été mise en place. C’est ce que nous rapporte le site financialafrik.com dans un article publié le 1er mars 2014 sous le titre Il était une fois Ecobank :
« 1986 : Un accord d’assistance technique est signé avec Citibank, premier partenaire d’envergure de la banque panafricaine naissante. »

Or, la phrase immédiatement précédente nous apprend ceci, à propos des circonstances dans lesquelles il aura été fait appel une première fois à ce spécialiste des méthodes Citibank qu’était Arnold Ekpe :
« 1995 :  grave crise financière qui entraîne une réduction de 50% du capital d’Ecobank.  Des mesures drastiques sont prises. Le conseil d’administration est remanié. »

Les résultats ne se seront pas fait attendre :
« 1996 : Arnold Ekpe, un ex de la Citibank,  fut nommé directeur général en septembre.  C’est la fin des huit années de vaches maigres. »

Complétons maintenant ce tableau d’une finance africaine qui a appris à appliquer les méthodes de la finance occidentale pour spolier, en équipe avec elle, l’Afrique de l’essentiel de ses richesses…
« À noter que le premier directeur général d’Ecobank,  David Ansell, lui aussi ancien de Citibank, restera en poste  de février  1989 jusqu’en 1991. »


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