Une Afrique de l’Ouest qui refuse de livrer ses secrets aux enquêteurs occidentaux

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

La présence permanente de l’USAID (Agence des États-Unis pour le développement international) dans la proximité de toutes les activités du Canadien Jean François Guay nous a conduits à nous pencher sur ce que vise cette agence très charitable… dont nous avons vu qu’elle conduisait finalement ce personnage à pousser, au maximum de ses forces, la pénétration de l’activité bancaire jusqu’au cœur de la grande pauvreté d’un pays comme le Mali, en particulier…

C’est alors que nous sommes tombés sur un Rapport demandé en 2006 par l’USAID – et pour éclairer sa propre démarche – à un organisme, Carana Corporation, qui a rejoint entretemps The Palladium Group, tout en se présentant désormais de la façon suivante :
« Depuis 1984, nous avons guidé des approches pratiques de la compétitivité mondiale, en réduisant la pauvreté et en élevant le niveau de vie dans le monde. » (https://www.carana.com/)

N’est-ce pas magnifique ? Surtout si cela doit être rangé comme une réussite attribuable à ce qui est la clef le l’exploitation de l’être humain par l’être humain telle qu’elle est menée depuis quelques siècles par le capitalisme : la compétitivité… celle qui anéantit les travailleurs de base, un peu partout sur la planète.

Quant au Palladium Group, c’est bien la même boutique, puisqu’il…
« travaille avec les gouvernements, les entreprises et les investisseurs pour résoudre les défis les plus urgents du monde ». (http://thepalladiumgroup.com/)

« Gouvernements, entreprises et investisseurs » agissant à travers le « monde »… parfaite définition de l’impérialisme…

Le résumé du Rapport débute par cette phrase :
« L’USAID a commandé cette étude pour étudier la taille et la portée des transactions financières informelles en Afrique de l’Ouest. » (page 1 du document papier)

Nous sommes bien toujours dans la finance… Mais, que veut dire qu’elle puisse être parfois qualifiée d’« informelle » ? Pour le comprendre, nous pouvons d’abord prendre le cas contraire :
« Les transactions financières effectuées par des canaux formels tels que les banques sont enregistrées. » (Idem, page 1)

Voici maintenant ce qu’il nous fallait savoir :
« Les canaux informels ne sont pas réglementés et ne sont pas enregistrés et passent par une variété de réseaux qui incluent les transactions en espèces à travers les frontières. » (Idem, page 1)

« Banques », pas « banques », voilà tout le problème… que veut traiter le Rapport demandé par l’USAID aux spécialistes de la « compétitivité » capitaliste sur fond d’impérialisme… Cette absence, douloureuse pour ces gens-là, d’une activité bancaire qu’ils voudraient absolument voir se manifester, touche plus particulièrement deux secteurs : le commerce intra-régional et, tout spécialement celui qui concerne l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest, et, dans cette même zone, les envois d’argent entre les travailleurs migrants et leur famille restée au pays…

Quantitativement, il s’agit d’un problème significatif… En effet, souligne le Rapport, le cadre général étant le suivant :
« Un peu plus de 250 millions de personnes vivent dans les 15 pays de la CEDEAO [Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest] qui ont un PIB total de 342,5 milliards de dollars. » (Idem, page 1)

Pour autant que l’économie informelle n’apparaît pas dans les documents officiels, peut-on en mesurer l’importance ?… Le Rapport se passionne pour cette question… qui va lui offrir la possibilité de s’en prendre aux différents gouvernements de l’Afrique de l’Ouest. Selon lui :
« Il existe un décalage majeur entre les chiffres officiels du commerce régional et ce qui se passe dans les rues de l’Afrique de l’Ouest. » (Idem, page 6)

En effet, il lui semble que les autorités minimisent très volontairement l’importance de ce qui concerne, en quelque sorte, la cuisine interne de l’Afrique de l’Ouest :
« Les responsables gouvernementaux interrogés dans tous les pays sont convaincus que les niveaux du commerce intra-régional ne sont pas importants et que la nécessité de faciliter les accords commerciaux n’est donc pas une priorité. » (Idem, page 6)

Pour y parvenir, ils feraient mine de nier à peu près totalement le secteur informel…
« Les représentants des gouvernements ont mentionné des références statistiques montrant que le commerce intra-régional en Afrique de l’Ouest représentait environ 5% de tous les échanges, à l’unique exception du Sénégal où ces flux intra-régionaux sont plus importants. » (Idem, page 6)

Si la part des affaires internes de l’Afrique de l’Ouest est si petite, à quoi bon mener des recherches à propos des migrants ou des échanges commerciaux qui ne respecteraient pas les formalités d’usage dans les transferts d’argent ? Pour sa part, Carana Corporation a envoyé ses experts sur place – et c’était l’un des éléments déterminants dans l’élaboration du Rapport qu’elle a ensuite rendu. L’Afrique de l’Ouest se défend très bien en prétendant s’en tenir aux 5%…
« Cependant, ce que la plupart des observateurs ont trouvé, et ce que cette étude a confirmé, c’est qu’il y a plus d’échanges commerciaux que ce qui est rapporté. » (Idem, page 6)

Les dirigeants viennent en quelque sorte d’être pris la main dans le sac… En effet, pour sa part…
« La Banque mondiale a estimé que le commerce intra-régional a eu tendance à fluctuer autour de 10% du commerce total pour la région dans son ensemble. » (Idem, page 7)

Ainsi, une certaine unanimité aura-t-elle fini par se faire jour, et elle englobe les enquêteurs délégués par Carana Corporation :
« Les experts commerciaux de l’Afrique de l’Ouest estiment que le volume réel des échanges pourrait être au moins le double de ce qui est actuellement présenté par les statistiques officielles. » (Idem, page 7)

Rappelons cependant que tout ceci se passait en 2006… Nous sommes revenus à cette époque pour comprendre où l’USAID prétendait nous mener… Nous n’allons pas être déçus.


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