II 4. Les guerres religieuses rallumées ?

a(Emission radio, Le Club de la Presse, Europe 1, 20 mai 2015. Analyse)

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Les guerres religieuses rallumées ?

Dans le cadre du Club de la Presse du 20 mai 2015, « les trois grandes voix du soir », selon l’animateur Nicolas Poincaré, sont toujours avec l’invitée, Agnès Levallois.

Olivier Duhamel, spécialiste de droit constitutionnel, essaie de récapituler à sa façon le poids des tendances religieuses dans les conflits politiques actuels :
« […], ce qu’on comprend au début, c’est un combat entre sunnites et chiites, et ça, quand on dit ça, y a une petite complication parce que c’est l’Iran qui est chiite et donc l’Iran, ennemi des États-Unis, dans cette affaire-là, devient, forcément, plus ou moins allié des États-Unis. Et pis ça se complique encore un peu parce que l’Arabie saoudite, elle est sunnite, donc, normalement, elle devrait soutenir heu… ou elle pourrait soutenir les sunnites de Daesh. Sauf que, non, elle est avec les États-Unis contre les sunnites de Daesh. Alors, expliquez-moi pourquoi l’Arabie saoudite n’est pas avec Daesh et jusqu’où les États-Unis vont aller avec l’Iran ? »

 

4 - Arabie saoudite

L’Arabie Saoudite, dont la monarchie
ne subsiste que tant que les Etats-Unis la soutiennent…

Agnès Levallois :
« Alors, la raison pour laquelle l’Arabie saoudite n’est pas avec Daesh, c’est que, là, vous avez un groupe de radicaux, de djihadistes radicaux, et qui ont, dans leur ligne de mire, la disparition du régime d’Arabie saoudite, estimant, les membres de Daesh estiment que l’Arabie saoudite est tout à fait illégitime et qu’elle n’a aucune raison [Intervention : « Ah ! d’accord… »] de, de diriger ce pays en raison de la corruption qui règne au sein de la famille royale. [Intervention : « Ce sont les extrémistes. »] Ils sont bien plus radicaux même si, alors si on analyse les choses de plus près, c’est plus compliqué parce qu’on s’aperçoit qu’il y a des pratiques de ce royaume saoudien qui sont finalement assez proches des pratiques de Daesh, et je pense simplement aux décapitations, aux exécutions. Aujourd’hui, il y a déjà eu 84 exécutions en Arabie saoudite depuis le début de l’année, ce qui est quand même énorme. Donc, elle n’a rien à envier à Daesh et vice versa. Mais on va, on va essayer de, de revenir sur le, la question que vous m’avez posée. »
Une petite idée vient à l’esprit : les hommes et les femmes politiques en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis qui ne cessaient, en 2011, de clamer haut et fort que Muammar Gaddhafi, en Libye, et Bachar El Assad, en Syrie, étaient des dictateurs qu’il fallait éliminer, sont devenu(e)s de fervent(e)s partisan(e)s des monarchies du Golfe et, notamment, de l’émir du Qatar qui a envoyé 5.000 mercenaires pour détruire la Libye et combattre le peuple libyen, et du roi saoudien qui a tout de même – selon ce qu’en dit Agnès Levallois – la main un peu lourde sur les délinquants, non ?

Une Arabie saoudite aux abois ?

Voilà un complément de réponse apporté, par madame Levallois, à la question d’Olivier Duhamel :
« Aujourd’hui, l’Arabie a qu’une angoisse, c’est que Daesh approche de ses frontières et la remette en question. Donc, l’Arabie saoudite fera tout pour empêcher l’avancée de Daesh [Intervention : « Ce sont leurs extrémistes en quelque sorte, du genre Mélanchon, bon, d’accord…. »]  Ce sont leurs extrémistes mais ce sont vraiment leurs, leurs ennemis, leurs ennemis de façon absolument [Intervention : « D’accord ! »] dramatique. Donc, l’Arabie saoudite ne va pas soutenir Daesh même si certains Saoudiens – je ne parle pas du gouvernement de la famille royale – peuvent soutenir Daesh par des financements parce qu’ils ont leurs propres canaux de financements, estimant que finalement ce que fait Daesh n’est pas mal pour rentrer en guerre contre la famille royale. Donc, ça. Il peut y avoir des financements. C’est pour ça qu’on entend régulièrement dire que les Saoudiens, certains Saoudiens, financent Daesh. Certains peuvent le faire, mais ça ne sera jamais la famille royale [Intervention : « D’accord ! »] qui, aujourd’hui, se rend compte que, de toute façon [Serge July : « C’est surtout la branche actuelle… »], celle qui est aux affaires, bien sûr. Donc, ça, de ce côté-là, y a pas de, y a pas d’ambiguïté là-dessus. C’est vrai que le conflit, enfin la situation au Moyen Orient – ce qui n’était pas le cas, y a quelques années -, s’est complètement confessionnalisée, et qu’aujourd’hui, on a tendance [Serge July : « Confessionnalisée, sunnites contre chiites… »]sunnites contre chiites, et qu’on a tendance aujourd’hui à ne voir ce conflit que sous cet angle de ce clivage entre les sunnites et les chiites. »

À propos de l’Iran et de l’Irak

Après avoir fait un détour par l’Arabie saoudite, Agnès Levallois évoque les deux pays qui se sont opposés dans une guerre fratricide de septembre 1980 à août 1988 :
« Là où ça se complique, c’est qu’effectivement, les Iraniens, qui sont la force régionale dominante chiite, heu…, a des liens privilégiés avec l’Irak aujourd’hui, dont la majorité des Irakiens est elle-même chiite, hein. Alors que, du temps de Saddam Hussein, c’était la minorité sunnite qui était aux affaires. Donc, je rappelle ça parce que ça explique aussi la situation actuelle en Irak, où vous avez quand même, après l’invasion américaine et avec les élections qui se sont tenues, et donc les chiites, majoritaires, qui sont arrivés au pouvoir, soutenus, en cela, par l’Iran, heu, ont eu un comportement aussi de revanche après toutes les années de l’époque de Saddam Hussein au cours desquelles les chiites étaient vraiment maltraités et n’avaient pas leurs places dans les institutions politiques. Donc, là, on a un renversement de situation : aujourd’hui, ce sont les chiites qui sont aux affaires et les sunnites se trouvent complètement marginalisés et estiment qu’ils n’ont pas la place qu’il leur revient. Ce qui fait que, aujourd’hui, vous avez une partie de la population irakienne sunnite qui rejoint Daesh, pas par idéologie, pas par adhésion à ce que défend Daesh, mais par réaction au comportement du gouvernement central de Bagdad, chiite, sectaire, [Intervention de Serge July : « et des milices »] et des milices. Donc, on est dans une situation, là, qui devient vraiment très compliquée parce que vous avez beaucoup d’anciens de Saddam Hussein – je pense, en particulier, à des militaires du temps de Saddam et des services, des responsables des services de sécurité du temps de Saddam Hussein – qui ont rejoint Daesh parce que ça leur permet de retrouver une activité sur le terrain. »

Serge July :
« Oui. Est-ce que, finalement, tous ces événements ne sont pas des dégâts collatéraux de la, du choix stratégique qui a été fait par les États-Unis de privilégier la relation avec l’Iran et d’avoir un accord, en particulier, sur le nucléaire. Parce que tout ça, ça déroule, c’est une provocation d’être, vis-à-vis des Irakiens, vis-à-vis d’une partie des Syriens, cette alliance avec, potentielle en tout cas, avec l’Iran. »

Agnès Levallois revient sur les États-Unis qui soufflent sur les braises :
« Non, je pense pas qu’on puisse, heu, envisager les choses sous cet angle-là. Au contraire, je pense que la, le règlement, ou en tous les cas, une vraie négociation sérieuse entre les États-Unis et l’Iran peut permettre, au contraire, d’apaiser la situation dans la, dans la région. Et éviter, justement, que chacun essaie de placer ses pions et essaie de [Serge July : « Mais l’Iran est un épouvantail pour, heu, quand même les sunnites…]. Bien sûr. Bien sûr que l’Iran est un, est un épouvantail pour, heu, pour les sunnites, pour, oui, pour les sunnites. […]. La grande, quand même la, la, l’origine de la déstabilisation de la région, c’est quand même l’invasion américaine de l’Irak, à partir de laquelle tout a découlé et que des alliances se sont justement faites pour essayer de, de contrer, ou chacun essayant de profiter du vide causé par cette, cette catastrophe qui a été provoquée. »
Il faut bien noter – et c’est madame Levallois, qui ne peut être accusée d’être anti-occidentale, qui le dit – que « l’invasion américaine de l’Irak » est à « l’origine de la déstabilisation de la région », « du vide causé par cette, cette catastrophe qui a été provoquée » : c’est-à-dire à l’origine de tous les problèmes survenant, depuis de nombreuses années, dans les pays arabes évoqués ici.

Suite : II 5. Derrière la Syrie… la Russie

Françoise Petitdemange

 


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