La lecture bolchevique de l’imbroglio impérialiste sous-jacent à la Première Guerre mondiale

« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? » (document n° 116)
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Afin de ranger dans un cadre plus général les propos tenus par Paul Reynaud le 20 octobre 1922 devant la Chambre des députés, nous allons faire un petit détour par le très célèbre IIème Congrès de l’Internationale communiste qui s’était tenu du 19 juillet au 7 août 1920, et qui devait proclamer les 21 conditions requises pour adhérer au parti communiste… et rejeter les socialistes dans l’affirmation désormais définitive de leur collaboration de classe avec les intérêts impérialistes qui avaient conduit à ce désastre des millions de morts que nous savons…

De fait, le champ de bataille était bien plus large et concernait bien plus de monde que nous ne pourrions le croire de prime abord. C’est Vladimir Ilitch Lénine qui nous le rappelle dès la séance du 19 juillet 1920 dans son « Rapport sur la situation internationale et les tâches fondamentales de l’internationale communiste » :
« Il y a quarante ans, on comptait un peu plus de 250 millions d’habitants de pays coloniaux dominés par six puissances capitalistes. À la veille de la guerre de 1914, les colonies comptaient près de 600 millions d’habitants. En y ajoutant des pays comme la Perse, la Turquie, la Chine, qui étaient déjà à ce moment des semi-colonies, on obtenait en chiffres ronds une population d’un milliard d’hommes asservis aux pays les plus riches, les plus civilisés et les plus libres, en vertu du régime de dépendance coloniale. » (V.I. Lénine, O.C., tome 31, page 222)

Pour régler le partage de ce colossal gâteau, il est certain que, du point de vue impérialiste, les quelques millions de morts européens n’étaient vraiment pas une grosse perte… C’est sans doute ce que pensaient les socialistes… Quant à la population moyenne française, il lui restait à faire payer la population allemande… Les élites savaient que, tant qu’elle en resterait à cette amusette, les vraies affaires se régleraient tranquillement ailleurs. Or, Lénine nous donne un aperçu précis de ces enjeux-là dans la suite de son Rapport :
« On s’est battu pour un nouveau partage du monde, on s’est battu pour savoir lequel de ces groupes infimes de grands Etats, l’anglais ou l’allemand, aurait la possibilité et le droit de piller, d’opprimer, d’exploiter la terre entière. Vous savez que la guerre a tranché cette question au profit du groupe anglais. » (Idem, page 223)

Certes, la France y est, mais, comme le dit tout à coup Paul Reynaud en octobre 1922, que se passera-t-il sitôt qu’elle prétendra lever le petit doigt en direction de la Ruhr :
« Que vont dire nos alliés les Anglais ? Ah ! messieurs, les Anglais, je comprends que, dans une certaine mesure, ils soient inquiets des propositions qui tendraient à lier l’industrie allemande et l’industrie française, à créer une puissance continentale formidable, qui serait le contraire de leur politique depuis Beaconsfield et bien avant. » (J.O., etc., page 2761)

Les Anglais, et leur Empire sur lequel le soleil lui-même ne se couche jamais !… Et pourtant, par-delà les millions de morts qui paraissent désormais séparer la France de l’Allemagne, pourquoi pas une petite entente… C’est qu’il y a un milliard d’humains qui ne demandent sans doute qu’à cracher toute cette plus-value dont les Européens ont bien besoin pour enterrer leurs morts, soigner leurs invalides, indemniser la veuve et l’orphelin, rebâtir leurs habitations, élever des monuments aux morts, et honorer leurs héros au cœur desquels trônent maintenant les si beaux maréchaux…

De combien aurions-nous besoin, pour faire affaire avec l’Allemagne ?… De quoi l’impérialisme allemand dispose-t-il, tandis qu’il a réussi à se dégager complètement de la vie réelle d’une population allemande qui est tout simplement livrée à une famine qu’elle n’avait plus rencontrée depuis des siècles ?…

C’est ce que Paul Reynaud sait parfaitement… et c’est ce qui lui permet de s’amuser un peu de l’attitude courroucée des Britanniques, tandis que Hugo Stinnes n’a pas hésité à le faire savoir…
« Les grands industriels allemands – nous l’avons vu tout à l’heure, ils l’ont signé – ont de nombreuses devises étrangères à l’étranger. Ils ont des dollars à New-York, des florins à Amsterdam, des francs suisses à Zurich. » (Idem, page 2762)

Ainsi, messieurs les députés, s’il vous paraît que tous ces morts doivent servir la cause de l’impérialisme, voici ce sur quoi vous devez appuyer notre interventionnisme militaire dans cette chère région de la Ruhr que, de toutes façons, nous tenons au bout de nos fusils… et ce sur quoi vous devez vous interroger…
« Connaissez-vous un moyen de faire rapatrier ces devises autre que celui que je vous indique, à savoir de leur dire : « Je suis actionnaire de 30 p. 100 de votre industrie : désormais, j’ai un droit de contrôle et de regard, je nomme dans vos affaires, dans vos usines, des administrations parce que je suis actionnaire jusqu’à concurrence du tiers. » » (Idem, page 2762)

Environ un tiers du moteur qui alimente la puissance allemande… et voici la France impérialiste contente de la Première Guerre mondiale…

Mais la Ruhr et ses richesses matérielles, c’est encore autre chose… selon ce que nous en dit l’historien Jacques Bariéty :
« Entre la France et l’Allemagne, ce qui est en jeu, c’est, au travers du volume des livraisons allemandes de coke, la quantité de coke dont peuvent disposer l’un et l’autre pays, c’est-à-dire les possibilités de production de l’une et l’autre sidérurgie qui sont en situation de concurrence depuis le retour à la France de la Lorraine désannexée. » (Jacques Bariéty, op. cit., page 80)

Or, constate encore Jacques Bariéty :
« La reconstruction des régions dévastées du Nord et de l’Est de la France représente un marché gigantesque. Qui exploitera ce marché, l’économie française ou l’économie allemande ? » (Idem, page 81)

Mais il y a mieux. Et cette fois encore, c’est Lénine qui nous permet de bien cerner les enjeux de la guerre impérialiste qui venait de s’achever au moment où il s’exprime (1920) :
« Elle a rejeté d’un coup une population d’environ 250 millions d’habitants dans une situation analogue à celle des colonies. Elle y a rejeté la Russie qui compte environ 130 millions d’habitants, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, la Bulgarie, qui en comptent au moins 120 millions. Un quart de milliard d’hommes, dans des pays qui, comme l’Allemagne, sont parmi les plus avancés, les plus éclairés, les plus cultivés, les plus à la hauteur, sur le plan technique, du progrès moderne. » (V.I. Lénine, op. cit., page 223)

D’où le dirigeant bolchevique tire une double remarque qui nous ouvre de très vastes perspectives :
« Un quart de milliard d’hommes, tout au plus, pour les pays qui se sont maintenus dans leur situation d’antan, mais qui sont tous tombés sous la dépendance économique de l’Amérique et qui, durant toute la guerre, furent sous sa dépendance militaire, car la guerre s’est étendue à tout l’univers et n’a permis à aucun pays de rester neutre en fait. » (Idem, page 224)
« Et naturellement, camarades, grâce à ce partage de la population du globe, le pouvoir d’exploitation du capital financier et des monopoles capitalistes s’est accru dans de très grandes proportions. » (Idem, page 224)

Mais quelle proportion pour la France impérialiste représentée par Paul Reynaud tout particulièrement ?

Michel J. Cuny

Document n° 117…
Quand les loups impérialistes se partageaient les morceaux de choix de l’économie européenne


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