Grande compétition entre rapaces : industriels et financiers pendant la Première Guerre mondiale

« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? » (document n° 109)
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Si le raisonnement de Humbert de Wendel conduisait à ceci, qu’il fallait que l’Allemagne fût « battue complètement » afin qu’elle ne puisse qu’accepter toutes sortes de conditions de paix plus ou moins complexes à organiser, nous allons voir que l’intervention de son confrère, Robert Pinot, ajoutait encore une multitude d’éléments contradictoires qui allaient devoir prendre place dans la politique officielle de la France… Lui aussi avait rédigé une note en vue de la réunion du 19 août 1915 devant le tout nouveau comité du « traité de Paix »… Il aboutissait aux mêmes conclusions, écrit Georges-Henri Soutou
« Mais, représentant les intérêts de l’ensemble de la sidérurgie française et pas seulement, comme Wendel, ceux de la Lorraine, il devait mettre en garde contre le fait que l’application brutale de la franchise profiterait de fait essentiellement aux sociétés allemandes de Lorraine et de Sarre. » (Idem, page 184)

Ce n’était pas la seule précision qu’il souhaitait apporter…
« Mais surtout, à la différence d’Humbert de Wendel, Pinot mettait en lumière un aspect essentiel du problème : il ne suffirait pas d’avoir le minerai de fer, ni les usines, ni même les débouchés ; il fallait aussi avoir le combustible, c’est-à-dire le coke. » (Idem, page 184)

Et Georges-Henri Soutou de conclure sur ce débat :
« En d’autres termes, l’annexion de la Sarre ne contribuerait en rien à la solution du premier grand problème de la sidérurgie française (le déficit en coke) et aggraverait considérablement le second (les débouchés). » (Idem, page 184)

Tout en étant l’un des principaux représentants du Comité des Forges, le collègue de Humbert de Wendel sait voir au-delà du seul intérêt de la sidérurgie et de la métallurgie… d’où ce développement ultérieur que nous donne l’auteur à qui nous avons ici recours :
« Pinot en concluait donc que, si l’annexion de la Sarre était « peu séduisante, peu conforme à l’intérêt de la métallurgie », en revanche, « l’intérêt général » réclamait l’annexion du bassin sarrois. Il produisait en effet 15 millions de tonnes de charbon, dont 8 seraient disponibles pour la France et l’Alsace-Lorraine ; le déficit français étant de 20 millions de tonnes, le déficit supplémentaire dû au retour de l’Alsace-Lorraine étant de 5 millions de tonnes, l’annexion de la Sarre produirait sur ce point un allègement d’un tiers. » (Idem, page 184)

il fallait donc en revenir à ceci que l’Allemagne fût « battue complètement »… pour, au moins, pouvoir lui prendre la Sarre… Etait-il possible de pousser plus loin la question du découpage des futures frontières, sitôt la victoire obtenue sur le terrain ?… Oui, bien sûr, et, dès la réunion du 21 octobre 1915…
« Humbert de Wendel proposa d’indiquer au gouvernement les différents tracés possibles, avec les avantages, les inconvénients et les remèdes possibles pour chaque variante. » (Idem, page 185)

Inutile de perdre trop de temps…
« À la réunion du 17 décembre [1915], on décida de faire établir une carte spéciale pour illustrer la question. » (Idem, page 185)

Sur ce point, l’opposition entre métallurgistes et sidérurgistes prit une tournure particulièrement brutale…
« Il y eut des indiscrétions ; à la séance du 17 février 1916 de la commission d’étude du Comité des Forges, Pralon mit en garde ses collègues : on lui disait de différents côtés que les métallurgistes refusaient le retour de l’Alsace-Lorraine. » (Idem, note page 185)

Cependant que…
« les sidérurgistes, contrairement à la majorité des responsables, ne souhaitaient pas annexer la Sarre. » (pages 185-186)

À ce même moment, occupé à écrire ce qui allait devenir L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (janvier-juin 1916), Lénine montrait que cette dialectique permanente entre les enjeux économiques et les questions militaires faisait intrinsèquement partie de l’impérialisme :
« L’époque du capitalisme mondial nous montre qu’il s’établit entre les groupements capitalistes certains rapports fondés sur le partage économique du monde et que, parallèlement et conséquemment, il s’établit entre les groupements politiques, entre les États, des rapports basés sur le partage territorial du monde, sur la lutte pour les colonies, la « lutte pour les territoires économiques ». » (Lénine, O. C., Tome 22, page 274)

Etudiant toutes sortes de dossiers, Georges-Henri Soutou en vient, lui, à faire un double constat. Tout d’abord :
« Les éléments politiques et sociaux modérés, que ce soit Ribot aux Finances, ou le monde de la grande industrie sidérurgique et de la banque, se montrent très réticents au sujet de ce qui est en train de devenir des buts de guerre économiques. » (Idem, page 191)

Et ensuite :
« En revanche, c’est la petite et moyenne industrie, par la voix des chambres de commerce, qui réclame une politique économique offensive anti-allemande. » (page 191)

Il y aurait donc eu une bourgeoisie nationale acharnée à vaincre l’Allemagne par les armes pour la mettre à la merci des entreprises franco-françaises, tandis que la grande bourgeoisie française se trouve suffisamment internationalisée pour voir ses intérêts bien au-delà du champ de bataille.

Encore ne s’agit-il là que de la situation générale telle qu’elle se manifestait au début de l’an 1916…

Mais peu à peu, le climat change… Evoquant la réunion inter-alliée qui eut lieu à Paris du 13 au 17 juin 1916, Georges-Henri Soutou écrit :
« En comparant les textes internes français primitifs, le programme de la conférence mis au point par les Français après discussion avec Londres et les résolutions finalement proposées à Paris par les Britanniques, on peut conclure à un incontestable durcissement de ceux-ci. » (Idem, page 265)

Pour nous préparer à prendre, sous un angle un peu différent, l’ensemble de ces questions posées par la Première Grande guerre impérialiste, tournons-nous vers Wilson, le président des Etats-Unis, qui écrivait au colonel House, son conseiller, le 21 juillet 1917 et à propos des Alliés :
« Quand la guerre sera finie, nous pourrons les forcer à accepter nos conceptions, parce qu’à ce moment-là ils seront, entre autres, en notre pouvoir du point de vue financier. » (Idem, page 465)

Michel J. Cuny

Document n° 110…
Question très indiscrète : mais qui a donc payé les violons du bal de la Première Guerre mondiale ?


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