Sous la légende gaullienne, de très étranges manœuvres d’un temps plus lointain…

« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? » (document n° 108)
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S’il y a eu un temps où les gouvernements allemand d’un côté, britannique et français de l’autre, étaient bien d’accord pour que leurs populations s’étripent en bonne et due forme dans les tranchées ou ailleurs, mais considéraient, chacun par devers soi, que la guerre ne devrait tout de même pas se traduire, la paix venue, par une fâcherie qui aurait pu s’étendre ensuite à leurs relations économiques, le climat entre les différents impérialismes aura fini par se gâter tellement que Georges-Henri Soutou en vient lui-même à devoir faire cette constatation :
« On se rend compte, devant cet optimisme, du traumatisme que dut représenter dans les années suivantes la lente compréhension du fait que les Alliés étaient parfaitement capables de vouloir exclure l’Allemagne de l’ordre économique libéral. À l’optimisme succéda alors, vers la fin de la guerre et au début de l’après-guerre, une véritable crainte obsessionnelle. » (Idem, page 107)

Si les Allemands sont bientôt dans tous leurs états, c’est qu’en France, en particulier, on les attend au détour du chemin…

Très vite après le déclenchement de la guerre, il y avait eu, par exemple, la création du Comité d’études économiques et administratives relatives à l’Alsace-Lorraine, dit Comité Siegfried, du nom de son président Jules Siegfried. Selon Georges-Henri Soutou :
« Chargé d’étudier les dispositions économiques et administratives du traité de paix concernant l’Alsace-Lorraine, le comité s’était divisé en commissions, dont deux nous intéressent particulièrement : celle de la métallurgie et des mines, que présidait François de Wendel et dont faisaient partie Pinot et Cavallier, et celle des voies navigables et des transports dont faisaient également partie Wendel et Cavallier. » (page 181)

Ici, je vais marquer un petit temps d’arrêt pour évoquer celui qui aura été l’éminence grise de Charles de Gaulle entre 1934 et le décès de celui-ci en 1970 : Gaston Palewski, l’homme qui, dès le 3 janvier 1946, lui avait fait nommer Jean Monnet à la tête de ce Commissariat au Plan qui ouvrait les sommets de l’Etat français aux Etats-Uniens de Harry Truman

Puisque les noms de Robert Pinot et de François de Wendel viennent de paraître sous la plume de Georges-Henri Soutou, offrons à Gaston Palewski le privilège de nous fournir un peu de la biographie d’un certain André François-Poncet :
« Apparenté aux milieux économiques dans un moment où, à la tête du patronat, il y avait encore de fortes et intéressantes personnalités comme Robert Pinot et surtout comme François de Wendel avec qui je devais, plus tard, me lier d’amitié et auquel je pense toujours avec affection et regret, il n’eut pas de peine à voir combien le facteur économique était important par rapport au destin d’une nation, et c’est ainsi qu’il conçut de mettre au service des grands intérêts économiques une organisation où de jeunes normaliens, issus comme lui de la rue d’Ulm et des jeunes gens d’avenir, collaboreraient ensemble pour analyser quotidiennement la situation économique et politique et publier un cahier important qui, amené par les voies les plus rapides aux rédactions de journaux, aux directions d’entreprises, aux états-majors politiques auraient pour effet d’infléchir l’opinion dans le sens de la défense de l’entreprise privée en fonction de l’intérêt national. » (Gaston Palewski, Mémoires d’action, Plon 1988, pages 174-175)

Revenons à Henri-Georges Soutou qui évoque la réunion de la commission des mines et de la métallurgie du Comité Siegfried, en date du 2 avril 1915, et à l’occasion de laquelle François de Wendel
« tenait mordicus pour la « reprise totale ou partielle du bassin houiller de Sarrebruck » ». S’appuyant sur une note préparée par le Comité des Forges, il estimait en effet que le retour de l’Alsace-Lorraine rendrait indispensable l’annexion de la Sarre dont le coke ravitaillait les usines lorraines. » (Henri-Georges Soutou, op. cit., page 181)

Puisqu’en 1871, la Prusse avait pris l’Alsace-Lorraine, lui reprenant celle-ci ne pouvait-on pas y ajouter au moins la Sarre ?…

Mais comme le Comité des Forges a été évoqué, revenons-y tout de suite en notant qu’à compter du 19 août 1915, il dispose lui aussi d’un instrument de réflexion et de prise de décision : la commission dite du « traité de Paix ». Nous y rencontrons aussitôt Humbert de Wendel… le frère de l’autre… Il s’y présente avec deux notes datées de la fin juillet et du 17 août 1915. Henri-Georges Soutou écrit :
« Humbert de Wendel partait d’un certain nombre d’hypothèses : l’Alsace-Lorraine serait désannexée ; la Sarre annexée, quoique cela fût « peu conforme à l’intérêt étroit de [la] métallurgie » française, mais utilisé pour combler le déficit houiller ; le Luxembourg, détaché du Zollverein, formerait une union douanière avec la Belgique plutôt qu’avec la France (solution « la plus favorable » pour les sidérurgistes français). » (Idem, page 183)

Luxembourg, Belgique… Nous commençons à voir se dessiner quelque chose sur quoi notre attention a été attirée par Olivier Passet… Continuons notre petite visite en compagnie de Humbert de Wendel :
« La conclusion essentielle était qu’avec la Lorraine et la Sarre, la France se retrouverait avec un excédent de fonte de 1,2 millions de tonnes ; il serait impossible d’écouler une partie de cet excédent vers la Belgique, car le Luxembourg disposait lui-même d’un excédent de fonte qui trouverait là un emploi immédiat ; il ne serait pas possible d’exporter vers le marché suisse, dominé par l’Allemagne, ni vers les marchés italien et hollandais, structurellement dominés par la Grande-Bretagne à cause des coûts inférieurs du transport par voie maritime. » (Idem, page 183)

Comme quoi… Mais le brave Humbert de Wendel ne s’en tient pas là :
« Pour l’acier, la situation serait encore plus grave : la France, avec la Sarre et la Lorraine, verrait sa capacité de production passer de 4,6 millions de tonnes à 8,9 ; de plus, ce serait une production difficilement exportable, car essentiellement à base d’acier Thomas ; or les sidérurgistes anglais et américains menaient une campagne sournoise pour que les cahiers des charges excluent par le jeu des spécifications l’acier Thomas, qu’ils ne fabriquaient que peu. » (Idem, page 183)

Tout cela pour dire que le troufion français ferait bien de se secouer un peu les puces. En effet, et s’il faut en croire le brave Humbert
« La seule solution serait de contraindre par le traité de paix l’Allemagne à admettre en franchise 5 millions de tonnes de produits de Lorraine, de Sarre, du Luxembourg. Bien entendu une telle disposition supposerait que l’Allemagne fût « battue complètement ». » (Idem, page 183)

D’accord, mais ce que le troufion ne voudra décidément pas comprendre, c’est cette suite du propos des Wendel et compagnie :
« Mais même cela ne suffisait pas pour rétablir l’équilibre. »

C’est vraiment bien, les guerres impérialistes…

NB. Bien sûr, tous ces braves Wendel (pour autant qu’ils soient encore en vie le moment venu), ainsi que leurs proches et alliés, seront dans le conglomérat qui accompagnera Charles de Gaulle à partir de 1934 (« Vers l’armée de métier ») et pour toute la suite de sa carrière… tandis qu’Ernest-Antoine Seillière de Laborde, ex-patron du M.E.D.E.F. compte parmi leurs héritiers survivants aujourd’hui (lien)… Rappelons qu’il a également « patronné » le patronat européen (BusinessEurope !). 

Braves Françaises et Français, les tranquillisants ne vous suffiront pas toujours !

Michel J. Cuny

Document n° 109…
Grande compétition entre rapaces : industriels et financiers pendant la Première Guerre mondiale


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