L’Allemagne d’aujourd’hui sous l’éclairage que Vladimir Ilitch Lénine nous fournit rétrospectivement

« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? » (document n° 98)
[Pour revenir au document n° 1, cliquer ici]

La vidéo qu’Olivier Passet a publiée le 26 février 2015 porte le titre « Mais que fait l’Allemagne de son épargne ? » Nous sommes apparemment toujours sous le coup de l’image des petits vieux et des petites vieilles qui ont économisé et qui économisent encore… et qui convainquent cette partie de la population allemande, qui a de quoi, d’en faire autant…

Cependant, dès les premiers mots, notre prévisionniste se ravise un tout petit peu :
« A propos de l’Allemagne, je parle souvent de pays de rentiers. Non que j’ignore les performances industrielles de ce pays ou qu’il vive dès à présent sur la rente d’un magot déjà amassé. Mais parce que le pays est engagé dans une logique d’accumulation patrimoniale. C’est sa préférence pour l’épargne que je désigne alors par ce terme. »

Une épargne qui pourrait donc très bien rester en Allemagne… dans une sorte de Caisse d’épargne populaire, et pourquoi pas ? Mais ce n’est évidemment pas cela du tout… En effet, s’agissant de cette Allemagne que nous connaissons désormais et qui est gentiment sise au centre de son Empire… il est hors de question de se contenter de bien remplir son bas de laine… Olivier Passet ne peut lui-même qu’en convenir :
« L’énorme excédent de sa balance des paiements courants en est le symptôme le plus manifeste. Ce dernier oscille, on le sait, entre 5 et 7,5% du PIB depuis près de 10 ans. »

C’est tout bête, mais à l’évidence, il s’agit là d’impérialisme… Pourrions-nous toutefois être plus précis afin de mieux comprendre ce qui préoccupe réellement Olivier Passet sans que peut-être il s’en soit véritablement expliqué avec lui-même ?…

En tout cas, une chose paraît claire, c’est que cet impérialisme fonctionne à merveille :
« Cela veut dire que chaque année, l’Allemagne accroît sa position créditrice sur le reste du monde. »

Et plus précisément, s’agissant de cette position créditrice…
« Elle représente aujourd’hui près de la moitié de son PIB. »

Encore n’est-ce peut-être qu’un début :
« Et au rythme où l’Allemagne accumule les excédents, elle pourrait atteindre 100% du PIB dans 7 ans. »

Dans l’immédiat, nous sommes tellement sonné(e)s qu’il nous vient à l’esprit que la pauvre France, par rapport à cette Allemagne-là, ne peut qu’être complètement à la rue… Et encore n’y a-t-il pas que notre pays à plier le genoux :
« A titre de comparaison, la France est débitrice à hauteur de 17% de son PIB. Le Royaume Uni à hauteur de 26%. »

Or ici, Olivier Passet pose une question d’une extrême pertinence :
« Mais quel genre de créanciers sont les allemands ? Sur quels types d’actifs placent-ils leurs excédents en vue de se procurer une source de revenu demain ? La comparaison avec la France est riche d’enseignement. »

Autrement dit : il s’agit de savoir de quel impérialisme nous parlons… En effet, il y a impérialisme et impérialisme… L’un qui est typiquement économique, l’autre qui est plutôt politico-militaire…

Pour en décider, il faut d’abord intégrer le passé… et envisager les stocks… Nous arrivons alors à ceci qui montre que, sur ce terrain, la France devance l’Allemagne (en mesure relative, toutefois, à des PIB qui sont évidemment différents l’un de l’autre) :
« Regardons déjà les avoirs bruts que détiennent les Allemands sur le reste du monde. Ils représentent 259% de leur PIB, contre 293% en France. »

Toutefois…
« Ce qui différencie les deux pays c’est le montant de la dette sur laquelle est adossé cet actif. Bien plus faible en Allemagne qu’en France : 210% du PIB côté allemand contre 309% côté Français. »

La France emprunte pour investir…
« Elle met à profit les taux faibles pour accroître ses avoirs sur le reste du monde, transformant le capital et dégageant au passage une marge d’intermédiation. »

La France est en quelque sorte un Etat usurier… quand sa compétitrice se garde bien de forcer le trait :
« L’Allemagne ne met notamment pas à profit son ascendant financier pour accroître autant qu’elle le pourrait le maillage international de ses entreprises. »

Et cela, quitte à y perdre…
« Les revenus qu’elle retire de ses investissements directs sont également moindres que ceux de la France. »

D’où la conclusion d’Olivier Passet :
« Finalement, l’Allemagne offre l’image d’un créancier prudent. Jouant bien moins sur l’effet de levier que la France. »

En 1916, prenant appui sur les travaux de l’économiste et statisticien français, Alfred Neymarck, Lénine écrivait, à propos de l’Angleterre, de la France, des Etats-Unis et de l’Allemagne :
« Ensemble, ces quatre pays possèdent 479 milliards de francs, soit près de 80% du capital financier mondial. Presque tout le reste du globe est, d’une manière ou d’une autre, débiteur et tributaire de ces pays, véritables banquiers internationaux, qui sont les quatre « piliers » du capital financier mondial. » (Vladimir Ilitch Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (rédigé de janvier à juin 1916), tome 22, Editions sociales, 1960, page 259)

Il ajoutait :
« Ce qui caractérisait l’ancien capitalisme, où régnait la libre concurrence, c’était l’exportation des marchandises. Ce qui caractérise le capitalisme actuel, où règnent les monopoles, c’est l’exportation des capitaux. » (Idem, page 260. C’est Lénine qui souligne)

Et dans un temps où l’URSS n’existait pas, et où les éléments dont j’ai montré ailleurs, à partir des travaux de Thomas Piketty, qu’ils avaient débouché sur la constitution, en France tout particulièrement, de classes moyennes liées à la direction impérialiste de l’Etat, voici ce que permettait l’extrême puissance des bourgeoisies nationales dans leurs rapports de force avec un travail salarié notablement exploité :
« Tant que le capitalisme reste le capitalisme, l’excédent de capitaux est consacré, non pas à élever le niveau de vie des masses dans un pays donné, car il en résulterait une diminution des profits pour les capitalistes, mais à augmenter ces profits pour l’exportation de capitaux à l’étranger, dans les pays sous-développés. Les profits y sont habituellement élevés, car les capitaux y sont peu nombreux, le prix de la terre relativement bas, les salaires de même, les matières premières à bon marché. » (pages 260-261)

S’il faut admettre que l’existence des classes moyennes salariées plus ou moins liées aux différents Etats nationaux entrés dans la dynamique impérialiste a été une nécessité historique au temps de l’Union soviétique – ce qu’elles ne sont plus actuellement, compte tenu de la discrétion idéologique de la Chine (dirigée par un parti communiste d’une extrême qualité intellectuelle) – il est possible d’imaginer que les diverses configurations nationales pourraient se modifier, et certaines classes moyennes retomber dans les pires conditions d’exploitation et exiger la ré-instauration d’un fascisme militarisé de plein exercice.

D’où l’intérêt de jeter un œil rapide sur ce qui avait conduit à la Première Guerre mondiale… Ecrivant en 1916, voici ce que Lénine souligne :
« Pour l’Angleterre, la période d’accentuation prodigieuse des conquêtes coloniales se situe entre 1860 et 1890, et elle est très intense encore dans les vingt dernières années du XIXème siècle. Pour la France et l’Allemagne, c’est surtout ces vingt années qui comptent. » (Idem, page 275)

Il faut alors voir dans l’Allemagne, les USA et le Japon…
« Trois puissances [qui] n’avaient en 1876 aucune colonie, [tandis qu’] une quatrième, la France, n’en possédait presque pas. Vers 1914, ces quatre puissances ont acquis 14,1 millions de kilomètres carrés de colonies, soit une superficie près d’une fois et demie plus grande que celle de l’Europe, avec une population d’environ 100 millions d’habitants. L’inégalité de l’expansion coloniale est très grande. » (Idem, page 279)

Or, du point de vue de la production intérieure…
« […] on voit, d’une part, de jeunes États capitalistes (Amérique, Allemagne, Japon), qui progressent avec une extrême rapidité, et, d’autre part, de vieux pays capitalistes (France, Angleterre), qui se développent, ces derniers temps, avec beaucoup plus de lenteur que les précédents. » (Idem, page 279)

Mais les acquis plus anciens continuaient à produire un certain type de résultat qui paraissait pouvoir couvrir les défaillances de la production tout en annonçant un interventionnisme militaire désormais inéluctable :
« Ce n’est pas par hasard qu’en France, le développement particulièrement rapide du capital financier, coïncidant avec l’affaiblissement du capital industriel, a considérablement accentué, dès les années 1880-1890, la politique annexionniste (coloniale). » (Idem, page 290. C’est Lénine qui souligne)

Par rapport à ce contexte ancien, qui aura débouché sur des millions de morts en Europe et ailleurs, que dire de l’agressivité de la France (Libye, Syrie, etc.) et des prises de risques financiers qui la distinguent de l’Allemagne ? Et que dire du calme de celle-ci ? D’un calme assis sur une puissance tout bonnement extraordinaire comparativement à l’affaiblissement, progressif mais certain, de sa consœur européenne ?

Revenons à Lénine :
« Parmi les caractéristiques de l’impérialisme qui se rattachent au groupe de phénomènes dont nous parlons, il faut mentionner la diminution de l’émigration en provenance des pays impérialistes et l’accroissement de l’immigration, vers ces pays d’ouvriers venus des pays plus arriérés, où les salaires sont plus bas. » (Idem, page 305)

Comme on le sait : de ce point de vue, l’Allemagne ne demande rien à personne, et ne va rien chercher ailleurs… Tout lui vient « naturellement », sur la base des crimes que la France commet ici ou là au sud de la Méditerranée…

C’est que, dans la suite des folies meurtrières d’un De Gaulle tout au long de sa carrière politico-militaire et en utilisant l’appareil monarcho-dictatorial de la Cinquième République, notre pauvre pays ne sait même plus ce que peut être le minimum d’un impérialisme d’abord et avant tout économique… celui que Lénine avait pu avoir sous les yeux avant que le pire n’arrive :
« En France, les travailleurs de l’industrie minière sont « en grande partie » des étrangers : Polonais, Italiens, Espagnols. Aux États-Unis, les immigrants de l’Europe orientale et méridionale occupent les emplois les plus mal payés, tandis que les ouvriers américains fournissent la proportion la plus forte de contremaîtres et d’ouvriers exécutant les travaux les mieux rétribués. » (Idem, page 305)

Je livre ce texte à celles et ceux qui peuvent en entendre l’essentiel… Quant aux autres, ils pourront toujours aboyer comme ils savent si bien le faire.

Michel J. Cuny

Document n° 99…
La guerre économique franco-espagnole se porte bien : merci, dame Europe !


Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.