1945-1946 : Le parti communiste français offre la fonction publique à l’Etat impérialiste voulu par Charles de Gaulle

« L’Allemagne victorieuse de la Seconde Guerre mondiale ? » (document n° 94)
[Pour revenir au document n° 1, cliquer ici]

Nous avons donc vu que, très officiellement, le parti communiste français avait tenu, dès juillet 1944 (Assemblée consultative d’Alger), à se placer sous l’égide de Charles de Gaulle, et à s’en remettre aux éléments doctrinaux qu’il était censé pouvoir fournir… Dans le domaine de l’impérialisme, dès l’année 1945, tous les crimes commis sous l’autorité du même sinistre personnage ont été accueillis avec une grande sérénité par les dirigeants communistes entrés dans le gouvernement provisoire qu’il présidait, tandis que L’Humanité, organe officiel du parti communiste, se permettait cette folie politique d’assimiler les nationalistes algériens réclamant simplement l’accès à une citoyenneté française complète à des… hitlériens.

Cela entrait dans un marché plus ou moins tacite dont il nous faut maintenant saisir le contenu. Or, le rapport présenté par le secrétaire général de la C.G.T., Benoît Frachon, devant l’Assemblée des Cadres syndicaux de la Région parisienne, le 10 septembre 1944 – c’est-à-dire quelques jours seulement après que Paris eut été libérée –  va nous y aider…

Il montrait, tout d’abord, que l’organe souverain créé par Jean Moulin avait été, en quelque sorte, absorbé par Charles de Gaulle qui pouvait, dès lors, prétendre en être devenu le légataire universel aux yeux de toutes et de tous :
« Le Conseil National de la Résistance a élaboré un programme d’action que toutes les organisations qui le composent ont adopté. Le Général de Gaulle, lui aussi, l’a approuvé comme programme du Gouvernement provisoire. Les syndicats peuvent s’y rallier. Il contient l’essentiel de nos revendications. » (L’Humanité, op. cit., pages 13-14)

Autrement dit : De Gaulle pouvait apparaître comme étant désormais le seul titulaire de la souveraineté française… Ce qui rejoignait ce qu’il aura voulu obtenir de Winston Churchill – en vain – dès le prononcé de son appel du 18 juin 1940 à Londres, sur les ondes de la BBC.

Or, au titre de l’exercice de cette souveraineté que lui reconnaissaient les dirigeants communistes, il disposait, dès lors très officiellement, des pouvoirs régaliens qu’il pouvait activer depuis Paris et à travers tout le pays au fur et à mesure de la libération de celui-ci, et notamment du droit d’engager la vie de quiconque dans des opérations dont nous avons vu ce qu’avaient pu être les effets le 8 mai 1945 en Algérie, alors que cela s’était répété, avant et après, dans toutes sortes de circonstances qu’il est impossible d’énumérer ici.

Que s’agissait-il de réaliser, en France, du point de vue de Charles de Gaulle ? C’est-à-dire : sur quelles voies privilégiées ce pays a-t-il été lancé dès le temps de la Libération ? Pouvait-on déjà les deviner à l’époque ? Le parti communiste serait-il ensuite dans la situation d’oser dire : nous ne savions rien de tout cela ?… Qu’on en juge…

Dès la séance inaugurale de l’Assemblée consultative d’Alger, le 3 novembre 1943 (4 mois après la mort de Jean Moulin et la mise en sommeil effective du Conseil National de la Résistance), De Gaulle affirmait à propos de la France :
« Elle veut faire en sorte que, demain, la souveraineté nationale puisse s’exercer entièrement, sans les déformations de l’intrigue et sans les pressions corruptrices d’aucune coalition d’intérêts particuliers. Elle veut que les hommes qu’elle chargera de la gouverner aient les moyens de le faire avec assez de force et de continuité pour imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de l’Etat et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d’elle. » (Charles de Gaulle, Discours et messages, Plon 1970, page 341)

Il faut donc, à la fois, un chef à l’Etat – d’où il sera possible d’exercer la souveraineté -, mais il faut aussi que celui-ci puisse, au moyen des instruments voulus, « imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de l’Etat et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d’elle. »

On comprend aussitôt que la seconde rubrique est commandée par la présence, dont le chef pourra bénéficier, d’une… armée puissante et prête à tout, pourvu qu’elle soit bien commandée…

À l’intérieur, on voit bien la police, la justice… Mais un élément fait encore défaut, et c’est là où le parti communiste va apporter une remarquable collaboration à cet impérialisme militaire qu’annonce la seconde rubrique…

Prenons maintenant la séance de clôture de la première session de cette même Assemblée consultative d’Alger (25 novembre 1943). Voici ce que Charles de Gaulle y déclare :
« Mais, Messieurs, le débat et, tout à l’heure peut-être, l’ordre du jour qui le clôturera, auront apporté au Comité Français de la Libération Nationale un appui extrêmement précieux dans la tâche assez rude qu’il poursuit au service du pays, en affirmant le but national pour ce qui concerne la politique que la France entend suivre au-dehors, dans le présent et dans l’avenir. Ce but, c’est le retour d’une grande puissance à sa place de grande puissance par le chemin de la guerre et de l’effort. » (Idem, page 349)

Ne s’agirait-il pas là que d’exalter l’effort militaire nécessaire pour libérer le pays qui, à ce moment précis, n’a pas même reçu le débarquement sur les plages normandes ? En tout cas, le 2 mars 1945, à deux mois de l’effondrement final de l’Allemagne, et tandis que le gouvernement est installé à Paris depuis le mois d’août 1944, lorsque Charles de Gaulle intervient une nouvelle fois devant l’Assemblée consultative, il ne peut s’empêcher de manifester un véritable enthousiasme qui ne tient aucun compte de l’état sanitaire d’un pays livré à la famine…
« Nous fabriquons désormais des fusils, des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des camions militaires, des avions de chasse, de bombardement léger, de transport. Nous réparons nos propres navires. Si nous ne pouvons pas encore nous doter nous-mêmes d’artillerie et d’engins blindés, c’est parce que de telles fabrications exigent des délais prolongés. Cependant, je puis annoncer qu’en septembre commenceront à sortir de nos usines de nouveaux chars français et que, d’ici-là, nous aurons produit un nombre important d’auto-mitrailleuses. » (Idem, page 524)

C’est que, comme il le disait dans un discours radiodiffusé le 5 février précédent (c’est-à-dire un mois plus tôt) à propos des conditions jugées essentielles par la France…
« Nous ne sommes pas inquiets, d’ailleurs, quant à la possibilité que nous aurons de réaliser la plupart d’entre elles, puisque nous sommes cent six millions d’hommes vivants, bien rassemblés sous le drapeau français, à proximité immédiate de ce qui nous intéresse le plus directement. » (Idem, page 518)
… Il s’agissait alors de la rive gauche du Rhin et de la Ruhr dont il pensait qu’il serait bientôt possible de les détacher de… l’Allemagne.

L’instrument militaire, lui-même ? (suite du discours du 2 mars 1945)…
« Nous poursuivrons inlassablement, en dépit de tous les obstacles, cet effort de recrutement, d’instruction, d’encadrement, d’armement, jusqu’à ce que nous ayons rendu à la France les grandes armées qu’elle veut avoir. » (Idem, page 524)

Mais, au-delà des « grandes armées », un élément déterminant nous fait encore défaut, et c’est ce que va finir par nous apporter ce discours décidément déterminant du 2 mars… que les dirigeants communistes de ce temps-là ne pouvaient pas manquer de connaître plus ou moins par coeur… J’en souligne les termes essentiels :
« Si nous n’imaginons pas l’économie française de demain sans un « secteur libre » aussi étendu que possible, nous déclarons que l’Etat doit tenir les leviers de commande. Oui, désormais, c’est le rôle de l’Etat d’assurer lui-même la mise en valeur des grandes sources de l’énergie : charbon, électricité, pétrole, ainsi que des principaux moyens de transport : ferrés, maritimes, aériens, et des moyens de transmissions, dont tout le reste dépend. C’est son rôle d’amener lui-même la principale production métallurgique au niveau indispensable. C’est son rôle de disposer du crédit, afin de diriger l’épargne nationale vers les vastes investissements qu’exigent de pareils développements et d’empêcher que des groupements d’intérêts particuliers puissent contrarier l’intérêt général. Au moment où je parle, d’ailleurs, il ne va de charbon, de courant, de fer, de trains, de navires, de crédit que là où l’Etat veut qu’ils aillent et dans les conditions qu’il a lui-même fixées. C’est lui qui dirige directement l’activité des charbonnages, des transports, des transmissions. » (Idem, page 529)

Il faut donc, à cet Etat impérialiste, une « armée » de fonctionnaires… C’est là, et dans tout ce qui s’en approche, que le parti communiste a trouvé de quoi faire son nid… Ce qui revenait à ne prendre aucun souci de qui commanderait la politique suivie par cet Etat au moyen de fonctionnaires et d’agents de l’Etat tirés du peuple dont les uns et les autres ne pourraient qu’appliquer les commandements – quelle que fût, par ailleurs, leur bonne volonté politique ou syndicale… Or, en régime impérialiste, il ne peut y avoir qu’un seul maître : la grande bourgeoisie internationalisée…

Michel J. Cuny

Document n° 95…
1943-1947 : le parti communiste français tourne définitivement le dos à Marx, Engels, Lénine et Staline


Une réflexion sur “1945-1946 : Le parti communiste français offre la fonction publique à l’Etat impérialiste voulu par Charles de Gaulle

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.