Printemps 1940 : le sioniste Margolin encourage le retour à Varsovie des Juifs réfugiés en Biélorussie soviétique

Tandis que Julius Margolin s’organisait à sa façon – qui était évidemment de résister, de toutes ses forces, au pouvoir soviétique -, et se préparait, conséquemment, à finir dans un camp d’internement, il constate que tout paraît s’arranger au mieux pour l’un de ses amis et pour d’autres Juifs :
« Léon Schaffer n’opta pas pour la nationalité soviétique et rentra légalement à Varsovie. Brusquement, le 13 mai 1940, les Allemands formèrent à Brest-Litovsk, en zone soviétique, un convoi juif et il eut la chance de pouvoir s’y caser. Près de six cents personnes partirent ainsi. » (page 99)

C’était ce que Margolin avait vu faire par son meilleur ami, Mieczyslaw Braun, qui avait pu lui écrire depuis Varsovie en avril 1940, ainsi que nous l’avons vu précédemment, qu’il y était « heureux, extraordinairement heureux »… Et comment Margolin aurait-il pu éviter de faire passer ce si beau message auprès de Léon Schaffer ou de telle ou telle de ces six cents personnes qu’on voit partir gaiement, comme lui, pour Varsovie… En effet, écrit-il…
« Ces gens revenaient vers leurs femmes, vers leurs enfants et ils croyaient que « les antisémites allemands n’étaient pas plus terribles que les protecteurs soviétiques« . » (page 99)

Sur ce dernier point, Margolin veut bien faire une petite concession « idéologique » :
« Mais en cela, ils se trompaient. » (page 99)

Quant à lui, il ne se sera pas trompé… le retour pour la Pologne ne lui convenait pas… il préférait obtenir un internement bien soviétique…

De ce côté-ci de la frontière, beaucoup de choses le choquaient. Voyons lesquelles…
« Et tandis qu’on collait, dans les rues de Pinsk, les émouvantes affiches du « Comité de tutelle pour les réfugiés » et que, avec délice, nous nous sentions l’objet de la tutelle du gouvernement soviétique, à l’extrême nord de la Russie, près de la mer Blanche, on remettait à neuf et on réorganisait les baraquements et les camps pour les Polonais. Ce n’étaient pas des camps d’internement, mais des camps soviétiques de « Redressement par le travail » pour les criminels. » (page 100)

Il pouvait donc y avoir des « criminels »… qu’il s’agissait de redresser « par le travail », ce qui semble vouloir dire que leur « crime » pouvait très bien consister dans le fait de n’avoir pas respecté la loi soviétique qui dit « À chacun selon son travail » pour autant qu’il soit en âge et dans des conditions physiques et intellectuelles permettant de s’y livrer… Injonction qui comporte également le fait de ne pas tenter de… saboter son propre travail ou le travail d’autrui, c’est-à-dire le travail collectif…

À travers ce que nous avons compris du désamour de Margolin pour le travail, et de son goût prononcé pour le sabotage (des trésors de la Bibliothèque de Pinsk), nous ne pouvons qu’assez logiquement deviner la fascination qu’exerce sur lui… l’internement pur et simple.

Encore lui fallait-il se faire prendre… Or, jusqu’à présent, il n’avait pas cessé de rencontrer une mansuétude qui finissait sans doute par lui paraître insupportable… Voyons la suite :
« À la milice locale, on proposait aux gens venus chercher un passeport soviétique de bien réfléchir avant de franchir le pas. » (page 100)

« On »… De qui pouvait-il s’agir ?… Qui pouvait courir le risque de se tourner délibérément contre la solution « soviétique » ? Qui pouvait faire la promotion de la solution « varsovienne », de la solution « Mieczyslaw Braun », de la solution « Léon Schaffer » ? Regardons-y de plus près… Margolin nous dit que cela se passait dans les locaux de la « milice locale ». Qui avait-il donc de si particulier à cet endroit-là ?… En tout cas, il paraît que, selon le témoignage de Margolin lui-même, la manœuvre mise au point par « on » aura été très efficace :
« Des jeunes, des garçons de dix-sept ou dix-huit ans qui venaient en faire la demande, finirent par s’inscrire pour le retour en Pologne. » (page 100)

Veut-on quelques détails quant à la méthode utilisée par le mystérieux protagoniste du retour des Juifs vers la Pologne prise dans les griffes des nazis ? Les voici :
« On leur avait expliqué qu’ils partiraient rapidement. On leur demandait s’ils se rendaient compte qu’en restant en URSS, ils seraient séparés de leurs pères, leurs frères, leurs fiancées pendant de longues années car, pour le moment, les autorités soviétiques étaient dans l’impossibilité de faire venir leurs familles restées de l’autre côté de la frontière. » (page 100)

Et c’est à ce moment que nous revient en mémoire ce que nous avons lu trois pages plus haut :
« En mars 1940, en plus d’une demande de retour en Palestine, je me fis inscrire à la milice pour revenir à Lodz. » (page 97)

Il devenait donc lui-même un exemple à suivre… porté qu’il était par le message enthousiasmant reçu d’un Braun désormais installé à Varsovie… Mais cela datait d’avril 1940. Or, nous dit-il…
« À la fin du mois de mai, je reçus de Varsovie une lettre de Lionia [il s’agit, bien sûr de Léon Schaffer]. Comme Braun, il disait qu’il était « extraordinairement heureux », que le voyage de Brest [Litovsk] à Varsovie avait duré deux jours et qu’on les avait nourris et traités convenablement. » (page 99)

Tenu au courant du bonheur juif polonais, officiellement inscrit sur les listes de départ pour la Pologne, le sioniste Margolin – qui a renouvelé sa demande de départ pour la Palestine – est donc très bien placé pour décrire les activités menées par ce « on » qui n’est autre que lui-même…

Mais il paraît qu’il n’y était pas seul… Ce « on » est, en effet, un nom collectif…
« Ceux qui avaient le passeport soviétique devaient, précipitamment, quitter la ville et nous – mille personnes environ – en attendant notre transfert chez les Allemands, qui ne se faisait pas et ne pouvait évidemment pas se faire, nous demeurions et continuions à travailler. » (pages 100-101)

Tous ces gens-là savaient pertinemment qu’ils jouaient avec le feu. Nous pouvons le vérifier immédiatement :
« De tous les côtés on nous prévenait, en hochant la tête, que cela finirait mal. « Nous sommes mille, répondions-nous, et dans toute l’Ukraine occidentale et la Biélorussie, nous sommes un demi-million, avec les femmes, les enfants, les vieillards. Quel mal peut-on nous faire ? Nous expulser ? Eh bien, nous partirons ! On n’emprisonnera quand même pas cinq cent mille personnes ! » » (page 101)

Et tout cela, dans la proximité de la frontière derrière laquelle les nazis n’attendaient que le moment de bondir sur les judéo-bolcheviks pour les exterminer…

Mais que redouter d’un Staline dont il était assez clair qu’il avait toujours été d’une extrême mansuétude pour ses adversaires les plus déterminés (Trotsky, Boukharine, Zinoviev, Kamenev, etc.) jusqu’à devoir tout de même admettre, après 1933, qu’ils faisaient objectivement le jeu d’Adolf Hitler, et prendre les mesures radicales qui s’imposaient…

En tout cas, nous pouvons constater que Margolin et le millier d’activistes qui constitue son environnement immédiat croient se trouver en présence d’un tigre de papier :
« Voilà avec quelle naïveté nous considérions le pouvoir du gouvernement prolétarien ! Nous avions la certitude d’être trop nombreux pour la prison ! » (page 101)

Ils auraient donc… les camps !

Michel J. Cuny


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