Le sioniste Margolin déclare sa préférence pour un internement par les Soviétiques…

De retour à Pinsk, sa ville natale désormais située en Biélorussie soviétique, Julius Margolin doit faire face, au printemps de 1940, à un événement qui découle directement de l’effondrement, en septembre 1939, de l’État polonais :
« En mars, le passeport devint obligatoire, c’est-à-dire que les passeports polonais étaient retirés et remplacés par des soviétiques. » (page 96)

Il n’y avait plus devant lui, qui détenait jusqu’alors un passeport polonais, qu’une alternative :
« […] ou devenir citoyen soviétique, ou se faire inscrire pour le rapatriement, c’est-à-dire pour la zone allemande de Pologne. » (pages 96-97)

Nous retenons notre souffle : que va donc décider Julius ? La première option inclut une condition :
« Ceux qui optaient pour la nationalité soviétique étaient obligés, dans un délai de dix jours, de quitter Pinsk et de s’installer en province, à plus de cent kilomètres de la frontière russo-allemande. » (page 97)

Pouvait-il vraiment redouter de s’éloigner ainsi des nazis ?… Mais, en s’éloignant de cette frontière-là, ne risquait-il pas de se découvrir englouti à l’intérieur des terres de l’Union soviétique ? Évoquant la quantité de réfugiés soumis à semblable dilemme, il écrit :
« Dans toute la Biélorussie et l’Ukraine occidentales, leur nombre s’élevait probablement à un million. La moitié d’entre eux à peu près accepta la citoyenneté soviétique. » (page 97)

Quant aux autres, que pouvait-il en advenir ?…

Mais suivons-le lui-même :
« Pour moi, les deux perspectives étaient également inconcevables. Je voulais rentrer en Palestine. Mon certificat et les visas me permettaient d’y retourner à n’importe quel moment. » (page 97)

Devant cette formulation, nous ne pouvons que rester incrédules… Sans doute veut-il dire que, dans l’absolu ; il dispose de ce droit, mais que les Soviétiques ne l’entendent pas de cette oreille… Ou bien serait-ce qu’il estime avoir encore quelque chose à faire là où il est et où il souhaite pouvoir rester : dans la proximité immédiate de la frontière russo-allemande ?

En tout cas, ni l’un ni l’autre des deux côtés ne paraissent devoir l’intéresser. Il lui fallait trouver un subterfuge… Ce qui fut bientôt fait :
« En mars 1940, en plus d’une demande de retour en Palestine, je me fis inscrire à la milice pour revenir à Lodz. J’affermissais ainsi mon droit au retour, mais je n’avais alors nullement l’intention de revenir dans cette ville occupée par les Allemands. » (page 97)

À force de le voir essayer de jouer au plus fin, nous sentons bien qu’il pourrait ne pas trop tarder à se faire pincer, et dans des circonstances qui menacent de le faire apparaître comme un personnage particulièrement douteux – c’est-à-dire tout simplement comme un espion à la solde de quelque puissance étrangère et en plein temps de guerre… Quelles que soient ses raisons, et l’inquiétude qui pourrait être la sienne pour autant même qu’il serait parfaitement innocent, il persiste et signe :
« Je désirais rester en territoire soviétique sans prendre de passeport, et attendre la possibilité de rentrer en Palestine. » (pages 97-98)

De quelle mission était-il chargé, et au profit de qui ? À travers sa qualité, revendiquée, de militant sioniste de pointe, il nous invite à jeter un œil sur l’attitude de la communauté juive qui ne peut être que l’objet de tous ses soins, et que l’histoire place dans sa proximité immédiate en cette heure particulièrement difficile :
« Quel sort attendait les réfugiés qui ne prenaient pas le passeport soviétique ? Ils étaient environ un demi-million, et il était à prévoir que les Allemands n’en accepteraient pas un tel nombre, surtout que la plupart étaient juifs. » (page 98)

Compte tenu de ce qu’est son attitude personnelle, nous pouvons très bien imaginer que Julius Margolin est enchanté de constater que cette partie très importante de ses frères et sœurs de religion a décidé, au prix de sa vie, de ne pas intégrer l’Union soviétique… Peut-être même a-t-il aidé à pousser lui-même la roue de l’Histoire dans ce sens… et le voici qui, soudainement, paraît s’inquiéter :
« Aussi fallait-il s’attendre à ce que le gouvernement soviétique internât, jusqu’à la fin de la guerre, ces centaines de milliers d’hommes. » (page 98)

Et pourtant c’est bien lui qui, deux pages plus haut, nous avait dit que l’option qui correspondait à leur situation consistait à « se faire inscrire pour le rapatriement, c’est-à-dire pour la zone allemande de Pologne ». 

Mais, en réalité, derrière la nouvelle formulation qu’il utilise soudainement, il veut dissimuler le caractère à nouveau extrêmement louche de son comportement en le rangeant derrière ce qui, selon lui, aurait frappé l’ensemble de la communauté juive :
« Donc, dès le mois de mars, je m’attendais à être interné. Mais je préférais cela à l’obligation de devenir citoyen soviétique ou de revenir en zone allemande. » (page 98)

Margolin préfère être interné… Grand bien lui fasse !… Peut-être son vœu le plus cher finira-t-il d’ailleurs par se réaliser : à ce moment, sans doute, il sera aux anges !…

Michel J. Cuny


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