Secteur privé contre secteur public : le sioniste Julius Margolin a choisi son camp

Que dire des officiers soviétiques en général ? Il semble que Julius Margolin en était assez content :
« C’étaient des gens ouverts (jusqu’à une certaine limite), pas du tout orgueilleux. À nos questions à propos du pacte germano-soviétique, ils répondaient invariablement que c’était de la politique et qu’il y aurait fatalement une guerre avec les Nazis. » (pages 44-45)

Rien là qui vienne confirmer le propos si souvent colporté, en France plus particulièrement, d’une alliance en bonne et due forme entre Staline et Hitler… Il semble d’ailleurs que certains de ces officiers, justement, n’auraient pas pu trouver très rassurant pour leur propre survie de devoir trop se rapprocher d’un tel personnage :
« Il y avait parmi eux des Juifs qui, à leur tour, nous posaient des questions sur la vie en Pologne et sur la Palestine et ce, avec la sympathie sincère de ceux qui, sans être personnellement concernés, pouvaient nous comprendre. » (page 45)

Ce qui est dire, qu’a priori, en sa qualité de sioniste militant, Margolin ne risquait rien de ce côté-là de l’échiquier politique mondial…

Mais, en sens inverse, aucun rapprochement n’était à espérer. Il nous le dit de bon cœur :
« L’idée de trouver du travail en Union soviétique ne m’effleurait pas l’esprit. » (page 45)

Or, il s’y trouve déjà… et cela, en toute légalité, depuis le plébiscite de rattachement. Où compte-t-il travailler ? S’agirait-il d’ailleurs pour lui de travailler ou de… faire travailler ? Il est bien vrai qu’en U.R.S.S., la seconde alternative aurait présenté une toute petite difficulté… C’est peut-être pourquoi il l’évoque sous un vocabulaire qui ne devrait pas trop nous surprendre :
« Au seuil de la jungle, je raisonnais selon les règles du droit européen. » (Idem, page 46)

Il paraît que ce n’était pas le cas pour les personnes de son environnement immédiat :
« Mes amis, avec lesquels j’étais rentré de Lodz, n’avaient pas, comme moi, un visa et un certificat palestinien. Aussi, à la fin d’octobre, ils décidèrent de partir pour Wilno, que l’armée Rouge venait justement de rendre à la Lituanie. Cela leur réussit et, finalement, ils purent passer en Europe. » (page 46)

Il était donc tout à fait possible, pour des étrangers et à ce moment-là tout au moins, de rejoindre l’Europe en y mettant un peu de bonne volonté… Pour quelle raison, Margolin n’a-t-il pas suivi la même voie ? En quoi raisonnait-il « selon les règles du droit européen » ? Où voulait-il donc en venir ?

Le voici qui part pour la Biélorussie occidentale qui vient d’être réintégrée à l’U.R.S.S. par le plébiscite auquel il a refusé de participer – ce qui revenait à refuser de s’associer à cette décision  qui le contrariait manifestement, alors que cette région avait été reprise, sur la Russie, par la Pologne à l’issue de la Première Guerre mondiale et, surtout, de la Révolution de 1917 et de ses suites… Sans doute voyons nous apparaître ici les… « règles du droit européen ».

Ceci dit, ce voyage ne choquera personne :
« Deux jours après le plébiscite, je pris le train pour Pinsk, la ville de mon enfance […]. » (page 46)

Elle est soviétique…
« Aussitôt arrivé à Pinsk, je me rendis au Bureau des Visas et de l’Enregistrement des étrangers. » (page 48)

C’est qu’il en est décidément un !… et qui prend de très haut l’administration locale :
« En voyant avec quelle difficulté ce chef traçait ses lettres, je pris la plume de sa main et je remplis moi-même le questionnaire. J’ignore s’il fut jamais envoyé à Minsk. » (page 48)

C’est-à-dire dans la capitale. Qu’en sera-t-il advenu ?… Il ne le sait pas, mais il le sait tout de même, et nous constatons qu’après la « Kommandantur » qui sonne manifestement si bien à son oreille, il aime utiliser un vocabulaire qui anticipe très largement sur la future criminalisation conjuguée d’Hitler et de Staline. D’ailleurs, le destin présumé du fameux questionnaire lui en donne sans doute le droit :
« Je crois que mon gars le porta simplement dans une rue voisine, au NKVD du district, c’est-à-dire à la Gestapo soviétique, où il y avait des gens plus malins que lui. » (page 48)

Bien sûr, ce n’est qu’une supposition… Ce n’est peut-être même que de la pure diffamation…

Et c’est alors que nous voyons apparaître un personnage dont nous n’avions encore jamais entendu parler. Il s’agit du père de notre héros antisoviétique :
« Avec l’arrivée des Soviétiques, le vieux docteur Margolin, qui vivait depuis toujours à Pinsk, avait perdu la retraite que lui versait depuis huit ans la Caisse des médecins de Lublin. J’étais arrivé juste à temps pour m’occuper de sa situation matérielle. Le chef du service des retraites était un homonyme, un Juif maigrichon, membre des jeunesses communistes […]. » (page 48)

Ce Margolin maigrichon n’appartenait sans doute pas à la classe supérieure… C’est ce que semble confirmer son affiliation au parti du prolétariat… et le rôle qu’il joue dans l’administration nouvellement soviétique… qui fait soudainement face à une situation à laquelle l’État polonais – anéanti en Pologne même par les nazis – ne peut plus faire face…

Or, les explications que notre Julius nous fournit ne vont pas laisser le beau rôle au Margolin maigrichon. Nous allons pouvoir en juger immédiatement :
« Une nuée de vieux retraités, d’invalides, de veuves, tous ceux qui avaient vécu des subsides de l’État polonais, assaillaient sa porte, et il n’y avait ni moyens, ni raison formelle de les aider. » (page 49)

Il est assez compréhensible que la rapidité d’effondrement du régime polonais et la nécessité pour les Soviétiques de ne pas trop tarder à occuper la place en avant des Allemands et en application du pacte germano-soviétique, mais aussi les délais de mise en place du plébiscite qui devait permettre la transition entre les deux administrations polonaise et soviétique – et entre leurs chaînes respectives de comman-dement – n’aient pas permis aux autorités administratives soviétiques d’émettre les réglementations nécessaires à la vitesse de l’éclair…

Mais puisque un semblant de brèche s’est ouvert devant lui et son cher papa, le Margolin de Tel Aviv aurait grand tort de ne pas en profiter. Voici donc comment il résume la chose :
« L’administration soviétique n’entendait pas assurer leur gîte et leur couvert, il n’y avait pas de lait pour ces bouches édentées. » (page 49)

Les aura-t-elle laisser mourir ?…

Pour son cher papa, toutefois, notre homme aura pu croire qu’il y avait tout de même matière à se rassurer dans ce régime de sauvages :
« J’appris que, selon la loi soviétique, un médecin qui avait travaillé dans des institutions de l’État pendant vingt-cinq ans avait droit en cas d’invalidité à une retraite égale à la moitié de son dernier salaire. » (page 49)

Déconvenue immédiate… comme si une administration pouvait se mobiliser sans un minimum de précautions :
« Sans certificat, le Service des retraites n’accordait rien. » (page 49)

Comme si, jamais, le vieux Margolin ne pourrait produire des papiers qui ne devaient cependant pas être très difficiles à récupérer… Et voilà que son fils nous fait le coup de la vraie misère :
« Restait une allocation de pauvreté attribuée par le Comité du parti de la ville, qui s’élevait à vingt roubles par mois (le prix de dix litres de lait). Je regardai la file d’attente, des vieillards malades, invalides, mutilés avec des cannes, de vieilles femmes aveugles qui s’étaient attardées en ce bas monde, et je bénis le destin qui, en me conduisant à Pinsk, m’avait permis d’aider mon père par des moyens privés. » (pages 49-50)

Ce qui montre que le fils avait des moyens « privés » en suffisance… et le père aussi puisque, ainsi que cela nous est précisé :
« Pour lui, l’arrivée du communisme était tout sauf avantageuse. » (page 50)

Michel J. Cuny


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