Le vote prolétarien… rien qu’une « comédie électorale » ?

Nous ne comprenons pas, tout d’abord, ce qui avait bien pu se produire…
« Mais dès que le sens de la présence soviétique – c’est-à-dire l’occupation de la Pologne – apparut clairement, les Polonais commencèrent à refluer en masse vers la zone allemande. » (page 41)

Qu’y avait-il donc de mieux du côté allemand pour qu’il faille tellement se dépêcher d’y aller ? Il y avait tout simplement cette chère liberté d’entreprendre qui était en train de disparaître du côté soviétique. Il y avait tout simplement une reprise des instruments de production par les travailleuses et travailleurs du pays et l’offre d’une étroite collaboration avec ceux du pays des Soviets :
« On avait procédé à la nationalisation des fabriques, des banques, au partage des terres ; des expositions présentaient des photographies d’immenses villes soviétiques et de prouesses techniques à côté de villes ruinées et d’images de chômeurs. L’URSS recrutait des volontaires pour partir travailler dans la province russe : trajet gratuit, cent roubles pour le voyage. » (pages 42-43)

À l’intérieur de la mise en œuvre de cette politique soviétique, Julius Margolin avait une place toute désignée : il lui avait été offert de se rendre gratuitement à Lwow dans la capitale de l’Ukraine occidentale. Cela ne lui convenait pas du tout… et voici pourquoi :
« La première chose que je fis en arrivant à Lwow fut d’aller à la Kommandantur, rue Walowa, demander un laissez-passer pour la Roumanie. » (page 43)

Comment justifier une telle demande ? Alors que sa seule qualité de Juif lui avait déjà valu une rebuffade de ce pays-là ?… Que pouvaient d’ailleurs penser les autorités soviétiques d’une telle obstination ? Quel but réel poursuivait-il, lui qui était résident permanent dans un pays sous mandat britannique ? Et pourtant, en dépit de tout, il voulait croire à sa réussite…
« Cela me semblait facile. Je résidais à Tel-Aviv, en Palestine, j’y avais ma maison, ma famille ; j’étais arrivé en Pologne au mois de mai, et la guerre m’avait surpris sur le chemin du retour. » (page 43)

Voilà donc le langage qu’il utilisa devant les autorités militaires soviétiques qui s’empressèrent de lui répondre qu’elles n’étaient pas le bon interlocuteur :
« Enfin, on m’annonça que la question de mon départ relevait des compétences des autorités civiles, et serait réglée après le plébiscite. Ce plébiscite, qui entérinait l’annexion de l’Ukraine et de la Biélorussie occidentales à l’Union soviétique, reste dans ma mémoire un exemple de comédie électorale. » (page 43)

Avant que nous abordions ce qui nous est annoncé comme une « comédie électorale », référons-nous à la note de bas de page qui nous permet d’apprendre que le plébiscite d’intégration à l’U.R.S.S. qui permettra d’appliquer dans ces deux régions la législation soviétique en matière de propriété des instruments de production et d’échange aura été…
« organisé le 22 octobre 1939 à l’assemblée nationale populaire d’Ukraine et de Biélorussie occidentales » (page 43)

Alors, cette « comédie électorale »…

Retenons tout d’abord ce que Julius a fait le moment venu :
« Le jour du plébiscite, je partis de chez moi et ne rentrai qu’à onze heures du soir : j’avais pris la ferme décision de ne pas y participer. » (page 43)

Ce qui veut dire qu’il aurait pu y participer. S’il n’y a pas d’une erreur d’interprétation, cela signifie tout simplement qu’il a été considéré, par les autorités soviétiques, comme un citoyen à part entière – c’est-à-dire sous sa seule qualité de travailleur -, alors qu’il n’a cessé de se dire totalement « étranger » à tout ce qui peut bien se passer dans ce pays, où il n’est d’ailleurs de passage que depuis l’été qui vient de finir un mois plus tôt… Dans quel pays capitaliste aura-t-on vu telle libéralité ?

Cependant, la suite nous fait tout d’abord sursauter :
« À mon retour, j’appris qu’un milicien était venu me chercher à deux reprises. » (pages 43-44)

Milice, milice… Ne va-t-on pas nous le fusiller ? Nous nous attendons à une scène terrible. Laissons Julius Margolin nous la décrire dans toute son horreur :
« « Pourquoi ne vote-t-il pas ? » Il avait promis de revenir. Je n’avais pas le choix : je me rendis au bureau de vote. J’expliquai que j’étais de passage, que je vivais à l’étranger et ne me sentais pas en droit de décider du destin politique de l’Ukraine occidentale, exigeant que mon nom fût rayé des listes d’électeurs. Mais cela n’eut aucun effet. « Vous pouvez voter, me dit-on, nous n’avons rien contre. » Je refusai net, et on m’expliqua que personne ne m’y obligeait et que je serais alors considéré comme ayant refusé de voter. » (page 44)

Beaucoup de bruit pour rien… Mais pourquoi s’en tenir là ? Pourquoi ne pas hurler son mépris à la face d’un système soviétique si terriblement démocratique ? Pourquoi ne pas faire un vrai scandale au beau milieu de cette dictature prolétarienne qui bafoue complètement le droit bourgeois en offrant le droit de vote même aux étrangers de passage ?

Décidément, il n’y avait pas une seconde à perdre :
« Je me rendis chez le chef du bureau de vote, un commandant soviétique. Je lui montrai une carte d’identité qui m’avait été délivrée par la police de Tel-Aviv en avril de cette même année. Cette carte ne remplaçait pas le passeport, mais le texte en anglais produisit une forte impression sur le commandant. Il téléphona à la Commission électorale centrale et expliqua que sur la liste des électeurs, il y avait un Anglais qui refusait de voter. « Rayez l’Anglais ! » lui dit-on, et je repartis, victorieux. » (page 44)

Voilà c’est fait ! Margolin vient enfin de faire reconnaître officiellement et par écrit qu’il n’accepte pas la « comédie électorale », c’est-à-dire qu’il n’accepte pas la volonté populaire sitôt qu’elle ne passe plus sous les fourches caudines de la domination et du droit bourgeois. Voilà cependant qu’il ne peut que convenir de ceci que la légalité soviétique est réellement pleine et entière, et qu’il en a été témoin à la date même où il s’en désolidarisait :
« Les autres, ceux que l’on n’avait pas rayés, votèrent comme ils le devaient, et l’Union soviétique prit possession de l’Ukraine et de la Biélorussie occidentales en toute légalité. » (page 44)

Michel J. Cuny


Une réflexion sur “Le vote prolétarien… rien qu’une « comédie électorale » ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.