Margolin : dans la gueule d’un loup soviétique qui n’en veut pas

Repoussé, sur son identité juive, par la Roumanie, voici Margolin – qui devrait redouter par-dessus tout les nazis en provenance du front ouest de la Pologne, se voit contraint de partager à nouveau la vie des Polonais… dont nous ne savons pas encore comment ils interprètent la venue des Soviétiques sur leur territoire, en application du pacte germano-soviétique. Nous avions vu que l’homme que nous suivons avait accueilli avec une certaine ironie le discours très avenant de Molotov. Qu’en pensait la population locale ? C’est bien lui qui l’aura écrit :
« Tous voulaient connaître les salaires en Union soviétique et tous furent ahuris par l’incroyable bien-être des citoyens d’URSS. » (page 34)

Lui-même n’aura d’abord pas pensé autrement, puisqu’il admet que…
« Ce n’est que quelques années plus tard, déjà en URSS, que je compris quelles comédies avaient jouée, en ce matin lumineux, les joyeux soldats de l’armée Rouge […]. » (page 35)

Nous avons bien lu : « quelques années plus tard »… Mais douze lignes plus bas, notre témoin nous tient un tout autre langage. Il ne se serait pas agi d’années, mais d’heures…
« Tout devint plus clair encore lorsque la Kommandantur ordonna la réouverture des magasins et déclara que le rouble valait un zloty ; aussitôt, le flot des acheteurs soviétiques se rua dans les boutiques. « Un zloty pour un rouble !  » On leur distribuait gratuitement les restes de l’abondance bourgeoise, comme une prime accordée au vainqueur. » (pages 35-36)

Le rouble étant surévalué – selon Margolin -, les Soviétiques peuvent immédiatement tout acheter à bon compte, ce qui n’avait pas besoin de quelques années pour se manifester dans toute sa crudité. Mais à quel moment, l’antisoviétique affiché aura-t-il menti ? Entre les deux formulations, laquelle retenir ?

Autre chose peut encore nous surprendre : l’utilisation du mot allemand Kommandantur dont nous savons la résonance qu’il peut avoir dans tous les pays – dont la France – qui ont subi l’occupation allemande pendant la Seconde guerre mondiale. Cela ferait-il plus « soviétique » au sens péjoratif de « stalinien », ce qui désormais veut dire « criminel » ?

Peut-être gêné par l’utilisation d’un tel vocable, l’éditeur a trouvé préférable de l’agrémenter d’une note qui confirme bien son caractère excessivement ambigu. La voici :
« Ce mot, emprunté à l’allemand, désigne ici l’organe chargé du contrôle des territoires occupés. »

Mais l’éditeur lui-même n’est peut-être pas non plus un modèle d’objectivité. Faut-il vraiment parler de « territoires occupés », alors qu’il nous avait semblé que Margolin lui-même avait pu voir directement à quel point la population locale tournait ses espoirs vers l’Est… N’est-ce pas lui, encore, qui peut témoigner du fait que les Soviétiques n’ont pas vraiment chercher à l’inquiéter :
« Nous sommes restés dans Sniatyn devenue soviétique jusqu’à la fin septembre. L’automne était arrivé bien tôt cette année-là, et il était merveilleux. Je m’étais installé à la périphérie de la ville, dans une petite maison avec une véranda vitrée et un jardinet. Des asters et des mauves fleurissaient sous ma fenêtre. » (pages 36-37)

Cependant qu’à l’inverse, il pouvait relever des preuves de l’attitude réelle de cette Roumanie toute proche à laquelle il avait d’abord cru pouvoir confier sa propre personne…
« Le matin, je descendais la berge escarpée pour me baigner dans le Prut. Sur l’autre rive, on voyait des collines bleutées : la Roumanie. De là, au bout de quelques jours, on vit revenir des groupes de Polonais : les Roumains les avaient maltraités, les enfermant dans des camps en rase campagne, les obligeant à ramasser des pommes de terre. Ils leur avaient volé leurs objets précieux. » (page 37)

N’y a-t-il pas un léger contraste avec ce qui se passe au même moment du côté soviétique :
« Et à Sniatyn, c’était l’idylle : sur le marché plein de monde, les officiers, occupés à acheter, étaient d’une extrême politesse. La population organisa une manifestation de bienvenue en l’honneur de l’armée Rouge. Dans la ville pavoisée, sept cents personnes défilèrent devant la Kommandantur avec des drapeaux rouges et des cris : « Salut ! Hourra ! » »

Or, si Margolin avait dû de ne pas pouvoir entrer en Roumanie sous le prétexte que ses camarades et lui étaient Juifs, que dire de cette foule dont il croit savoir assez précisément la composition :
« La plupart étaient juifs. Quelques Ukrainiens les suivaient. Il n’y avait pas de Polonais. » (page 37)

Peut-être s’agissait-il de Juifs pauvres…

Car, en effet, pour sa part, Margolin continue à penser que son avenir à lui et à ses petits camarades de la Buick est décidément ailleurs :
« Il ne nous était pas facile de nous éloigner de la frontière roumaine. Nous ne renoncions pas encore ; nous cherchions un passeur, nous guettions une occasion. » (page 37)

… d’agir en dehors de la loi, en pleine guerre, et pour rejoindre un pays dans lequel le gouvernement polonais avait cru pouvoir trouver refuge et où il avait aussitôt été emprisonné sur injonction allemande… Or, n’y ayant plus vraiment d’État polonais, il est certain que, comme en matière de monnaie, il n’y avait plus d’autre loi à violer que celle que vise tout particulièrement le propos qui suit immédiatement le mot « occasion » :
« Combien de temps pouvait-on rester sans attirer l’attention des autorités soviétiques ? » (page 37)

Mais d’où vient donc cet empressement à ne vouloir nouer aucun contact avec un pays dont il paraît que les Juifs eux-mêmes n’avaient rien à redouter… alors que, tout de même, l’Allemagne nazie, la Pologne du colonel Beck et la Roumanie voisine étaient autrement inquiétante !…

Enfin, en désespoir de cause, le voici qui se jette dans la gueule du loup, ainsi que le fait comprendre une nouvelle occurrence du mot déjà précédemment utilisé à dessein :
« Finalement, nous nous présentâmes à la Kommandantur avec nos passeports, ornés de nombreux visas et, humblement, nous sollicitâmes un laissez-passer pour l’étranger. » (page 38)

Préparés au pire, nous sommes tout d’abord quelque peu surpris… A priori, le loup soviétique ne paraît pas bien méchant :
« Et l’officier nous offrit, gratuitement, des billets de réfugiés pour Lwow, la capitale de l’Ukraine occidentale. » (page 38)

Michel J. Cuny


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