Margolin : de l’art et de la manière de se jeter dans la gueule du loup

Guéri de tout patriotisme polonais, le Juif Margolin est organisé à l’égal des meilleurs :
« Tard dans la nuit, l’exode massif de Lodz commença ; des dizaines de milliers de personnes fuyaient la ville sacrifiée. Nous étions en avance de quinze heures sur cette vague. » (page 26)

Il se saisit de l’instant pour lâcher tout son fiel contre un pays qui ne lui est décidément plus rien :
« […] d’un côté, la musique de Chopin sans une once de fermeté ni de force mâle, de l’autre, l’héroïsme de Pilsudski dépourvu de véritable profondeur et d’universalité. » (page 26)

Le voici à Varsovie qu’il quitte le 7 septembre, à onze heures du matin. Mais bientôt la voiture qui l’emporte au rythme d’une foule de piétons est survolée par des avions allemands :
« Nous quittâmes notre Buick et nous nous couchâmes dans un champ de pommes de terre, derrière une palissade. » (page 28)

C’était donc une grosse américaine, et nous ne sommes qu’en 1939… Enfin dégagée du bon peuple, la belle voiture lance sa folle cavalerie :
« À toute allure, nous traversions des villages où brûlaient les isbas. Le bourdonnement, dans le ciel, nous poursuivait. » (page 28)

Mais pas les bombes, semble-t-il. Enfin, voici qu’apparut ce qui aurait pu être un havre :
« À Kovel, nous trouvâmes une paisible bourgade juive […]. » (page 29)

Mieux encore :
« À l’extrémité de la rue était le kibboutz, où la jeunesse juive faisait son apprentissage pour la vie future en Palestine. » (page 29)

Le sioniste militant qu’est Julius Margolin laisse tomber un jugement sans appel :
« Tout, ici, était en retard. « Fuyez, aurais-je voulu dire, ne vous fiez plus aux aînés. Ils ne savent rien, ils ne peuvent rien pour vous, ils ne répondent plus de rien !… » Mais il est trop tard pour discuter et pour convaincre. » (page 29)

« Discuter et convaincre » de fuir en Palestine… Voilà ce qu’avait donc été sa mission en Pologne.

Mais la Buick ne pouvait désormais plus attendre. Margolin s’en va donc très vite avec la petite meute des « distingués visiteurs » (et autres visiteuses) de Varsovie :
« Des dames en élégants costumes de voyage, de gros industriels de Lodz [tiens donc !] et l’adjoint du bourgmestre de Varsovie en personne. » (page 29)

Tous ces gens n’ont évidemment pas le cœur à se pencher sur les misères du bon peuple, ni sur les moyens qu’il faudrait à ce qu’il reste d’administration pour éviter le pire :
« Il nous restait de l’essence, mais il fallait cacher notre voiture afin qu’elle ne soit pas réquisitionnée par les autorités locales. » (page 30)

Il arrive à Margolin de croiser certains de ses coreligionnaires qui ne sont pas plus soucieux que lui des malheurs en cours – qui peut-être les visent eux aussi, qui sait ?…
« À Tarnopol, les Juifs galiciens, avec leurs papillotes et leurs lévites noires, nous frappèrent par leur complète impassibilité. Il semblait que tout ce qui se passait autour d’eux ne les concernait pas. » (page 30)

Et voici venir ce qu’il considère comme le camp d’en face :
« Dans une rue étroite de Tarnopol, j’entendis de la bouche d’infirmières polonaises toutes jeunettes, en tenue de camouflage kaki et avec des masques à gaz, des paroles de haine venimeuse, de véritables appels au pogrome. » (page 30)

Certes, il ne les connaît ni d’Ève ni d’Adam… mais d’où tire-t-il cette suite dont il n’est sans doute pas exagéré de dire qu’elle est particulièrement abracadabrante ?…
« C’étaient les sœurs ou les mères de ces enfants de six ans qui, plus tard, se jetèrent sur des femmes et des vieillards juifs pour leur arracher les cheveux – avec leurs menottes d’enfant. » (page 30)

Où ça ? Comment ça ?…

En tout cas, lui-même ne fait que passer très vite dans cette localité-là… En effet, dès le 15 septembre, le voici à Czortkow. C’est à cet endroit que, deux jours plus tard, il entendit le texte, lu à la radio du discours que Molotov. Margolin en rend compte de façon plutôt narquoise :
« […] à l’aube de ce jour, en raison de l’écroulement de l’État polonais, l’armée Rouge avait passé la frontière pour prendre sous sa protection les peuples frères de l’Ukraine occidentale et de la Russie blanche. » (page 32)

La bienveillance de l’armée polonaise à l’égard des nouveaux arrivants ne paraît faire aucun doute même pour un antisoviétique aussi virulent que notre témoin :
« […] les soldats scrutaient l’horizon : les tanks soviétiques ne viennent-ils pas encore ? Et les officiers leur expliquaient que l’armée Rouge arrivait pour leur venir en aide. » (page 32)

Or, pour sa part, Margolin est tout occupé à fuir en sens inverse de cette proposition-là :
« À Zaleszczyki, un barrage nous arrêta. Craignant d’être rejoints par les avant-gardes soviétiques, nous décidâmes de prendre la route de Sniatyn, à cent cinquante kilomètres de là. À une heure de l’après-midi, nous arrivâmes à Sniatyn, à cinq kilomètres de la frontière roumaine. » (page 32)

À ce moment-là, c’est donc la Roumanie qui fait figure de terre promise, même s’il y a manifestement un os :
« Les Roumains y avaient placé un triple cordon militaire. Il était impossible de passer. »

Mais ainsi que l’écrit Margolin :
« Nous n’avions rien à perdre. Chacun de nous avait une famille à l’étranger : moi en Palestine, d’autres à Paris ou à Londres. Chacun était en possession d’un passeport étranger. » (Idem, page 32)

Pourquoi donc ne pas tenter l’aventure ?
« À la frontière, sur quatre kilomètres, il y avait un embouteillage de voitures militaires, de camions, de voitures particulières réquisitionnées. La nuit, les Roumains avaient ouvert leur frontière pour le passage des troupes. Notre Buick prit place dans la file. » (pages 32-33)

Une file qui ne conduirait pas le sioniste fuyard là où il croyait… Il lui faut bientôt en convenir :
« Un officier polonais aidait l’officier roumain à dépister et à écarter les Juifs. » (page 33)

Et voilà qu’on se met à dépouiller la fine équipe :
« Les Roumains gardèrent notre voiture. « Ne donnons pas de voitures aux bolcheviks !  » expliqua le Roumain en allemand. » (page 33)

Alors commence tout autre chose…
« Sous la pluie battante, nous nous traînâmes, avec nos valises, jusqu’à Sniatyn » (page 33), où séjournaient, désormais, les maudits Soviétiques.

Michel J. Cuny


Une réflexion sur “Margolin : de l’art et de la manière de se jeter dans la gueule du loup

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s