La très significative capacité d’anticipation de la diplomatie soviétique

Nous le voyons, avec Julius Margolin – ce militant du sionisme d’extrême droite à la Jabotinski – nous sommes effectivement dans le camp hitlérien, mais sans du tout que soit évoquée la vraie position de celui-ci quant à ce que son accord très momentané avec l’U.R.S.S. allait lui coûter…

Pour éclairer ce point, nous allons nous tourner vers le Journal (1934-1944) d’Alfred Rosenberg, le spécialiste de la question juive auprès d’Hitler.

Le pacte germano-soviétique le prend de court et bouleverse complètement sa vision des choses. Il n’admet pas cette volte-face au profit de « la IIIème Internationale que nous avons présentée depuis maintenant vingt ans comme un syndicat du crime juif ». (Alfred Rosenberg, Journal (1934-1944), Flammarion 2015, page 287) Il y insiste avec toute la vigueur possible :
« Comme si notre combat contre Moscou avait été un… malentendu, comme si les bolcheviques étaient les véritables Russes, avec tous les Juifs soviétiques à leur tête ! Cette embrassade est plus que gênante. » (Idem, page 288) 

Le 25 août 1939 au soir, ayant pris le temps de la réflexion, Rosenberg mesure les conséquences stratégiques, selon lui terribles, qui vont découler de la nouvelle politique conduite par Hitler : « J’ai le sentiment que l’on paiera tôt ou tard ce pacte avec Moscou. » (Idem, page 293)

Il lui semble que le Führer agit en conséquence d’une démarche qui n’a pas pu aboutir du côté de Londres, en particulier à cause de l’impéritie de celui qui y avait été envoyé à cette fin : Joachim Ribbentrop, un homme que Rosenberg ne porte pas en son cœur – c’est le moins qu’on puisse dire : « Beaucoup de choses sont sans doute liées à sa personnalité. » (Idem, page 289)

Voici le fond de l’affaire en question :
« L’Histoire établira peut-être un jour si la situation qui s’est instaurée était inéluctable. C’est-à-dire si aucune force anglaise décisive ne pouvait être mobilisée en vue de marcher avec nous. » (Idem, page 289)

De fait, la Grande-Bretagne – et donc la France – ne voulait qu’être témoin de l’éventuelle empoignade attendue entre l’Allemagne et l’U.R.S.S., sauf à jouer les utilités, puis les décideurs, le moment de la défaite soviétique venu…

Aussi surprenant pour ses adversaires, pour ses éventuels alliés, que pour son propre peuple, Hitler avait donc décidé de prendre le taureau franco-britannique par les cornes et d’obtenir la neutralité de l’Union soviétique, ce à quoi celle-ci avait consenti en lui faisant payer un prix stratégique qui terrorise Alfred Rosenberg et que nous allons pouvoir évaluer grâce à lui, toujours durant cette soirée du 25 août 1939, et en partant tout d’abord des conditions générales d’une manœuvre qu’il juge plus que douteuse :
« Ce n’était pas une démarche librement consentie, mais un acte né d’une situation de contrainte, une demande faite par une révolution au chef d’une autre révolution dont l’écrasement avait été l’idéal affiché d’un combat de vingt ans. » (Idem, page 293)

Nous voyons qu’en l’occurrence, Rosenberg fait remonter la ligne antibolchevique suivie par Adolf Hitler à 1919… C’est cette ligne-là qui vient d’être balayée d’un revers de main. La suite nous montre en quoi elle consistait :
« Comment pouvons-nous encore parler de sauver l’Europe et lui donner forme si nous devons appeler à l’aide celui qui la détruit. » (Idem, page 293)

D’où  il résulte que c’est bien l’ensemble de l’Europe capitaliste, colonialiste et impérialiste qui aurait dû trouver dans l’Allemagne nazie le maître d’œuvre de son rétablissement politique intégral sur le continent euro-asiatique… Comment, après le pacte germano-soviétique, Hitler comptait-il poursuivre dans la même direction, alors que Staline avait posé des conditions devant lesquelles Rosenberg en était à s’étrangler de désarroi et de peur ?…
« Si nous devons en outre laisser à l’Union soviétique le territoire de l’Ukraine polonaise, ce sera après l’Ukraine carpatique, le deuxième coup que nous aurons porté à la plus forte puissance antimoscovite. » (Idem, page 293)

Il s’agit, bien sûr, de l’Ukraine

Mais il y a pire, et Rosenberg s’en inquiète un mois plus tard, le 24 septembre 1939, à partir du constat fait à son adresse par le diplomate allemand Darré :
« Il a trouvé, entre autres, que dès lors que grâce à la ligne de démarcation nous n’avons pas de frontières avec la Roumanie, les Anglais ont atteint ce qui constituait l’un de leurs principaux objectifs : nous tenir à distance de la mer Noire. » (Idem, page 298)  

Que signifie donc cela ? Qu’en se « partageant » la Pologne avec l’Allemagne, l’U.R.S.S. avait pris soin – et cela dès la signature du pacte germano-soviétique et des accords secrets qui accompagnaient  celui-ci –, de s’assurer le contrôle de l’ancienne frontière polono-roumaine, et d’interdire désormais le passage des nazis en direction de cette même Roumanie dont nous allons voir les efforts que Margolin allait faire pour la rejoindre, et échapper ainsi… aux Soviétiques. 

Or, au-delà de la Roumanie, c’était la mer Noire qui échappait à Hitler tant qu’il n’aurait pas retourné ses armes contre Staline. Rien que pour avoir été indirectement – par son impéritie –  à l’origine du basculement de Hitler en direction de l’Union soviétique… et de la signature du pacte…
« Ribbentrop pourrait, selon ce que Darré en disait à Rosenberg, réclamer un siège à la Chambre haute britannique. » (Idem, page 298)

Il était donc clair, pour les Britanniques eux-mêmes, que, non seulement l’U.R.S.S. ne s’était pas rangée dans le camp des nazis, mais que, tout au contraire, elle organisait les champs de bataille futurs au détriment de l’Allemagne, et donc dans l’intérêt de tous les pays qui voudraient bien un jour se dresser contre elle…

Mais Rosenberg n’en avait pas encore terminé avec Darré :
« Le train qui mène en Roumanie est selon lui aux mains des Russes soviétiques ! Si les Russes, par-dessus le marché, entraient maintenant dans l’espace balte, la Baltique serait aussi perdue pour nous d’un point de vue stratégique, Moscou serait plus puissante que jamais – et l’on pourrait s’attendre à tout moment à la voir marcher avec l’Ouest contre nous. » (Idem, page 298)

Et Rosenberg de conclure : « Tout cela est exact. »

Or, rappelons-le : cela se passait le 24 septembre 1939, c’est-à-dire onze jours après la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne et de la France à l’Allemagne

NB. Pour atteindre les différents livres actuellement disponibles de Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange, vous pouvez cliquer ici.

Michel J. Cuny


Une réflexion sur “La très significative capacité d’anticipation de la diplomatie soviétique

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.