C’est la faute à Staline !

Ayant laissé sa femme et son fils en Palestine, Lucius Margolin se rend en mai 1939 à Lodz, en Pologne – sa résidence ancienne. Il y est arrivé peu de temps avant la signature du pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939.

Ici commence le premier chapitre de son livre. Et aussitôt, nous sommes saisi(e)s par une impression très étrange. Voici les deux phrases de ce début :
« À l’été 1939, nous ne croyions pas à la guerre. Chacun de nous savait qu’elle était inévitable. » (page 21)

Quelle guerre ? Et pourquoi ne pas y croire quand on la sait inévitable ? D’où vient qu’il fût possible à Margolin d’avancer une telle contradiction ? C’est qu’il s’amuse de nous… Nous allons voir comment.

Après la signature des Accords de Munich (30 septembre 1938) et le dépeçage de la Tchécoslovaquie, qu’y avait-il d’autre à attendre qu’une attaque de l’URSS par une coalition placée sous la conduite de l’Allemagne nazie ? Ne savait-on pas, par ailleurs, que la Pologne elle-même avec reçu sa petite part, en mars 1939, quand Hitler lui avait libéralement offert un morceau du gâteau tchécoslovaque en lui cédant Teschen ? Ne pourrait-il pas y avoir une suite, en Ukraine, par exemple ?

D’où le jeu que mène le colonel Beck, chef de la diplomatie polonaise, qui refuse de prendre au sérieux les tentatives de la Grande-Bretagne et de la France de se lier, par un pacte d’assistance mutuelle, à l’Union soviétique, et qui, en conséquence, tergiverse – au profit visible de l’Allemagne – sur l’autorisation à donner aux Soviétiques de traverser le territoire polonais pour joindre ses efforts à ceux des éventuels adversaires occidentaux d’Hitler.

Il nous faut donc décomposer le propos liminaire de Julius Margolin : il ne croyait pas à la guerre de l’Allemagne contre la Pologne ; il savait que l’attaque de l’URSS par l’Allemagne était inévitable…

C’est bien pourquoi il écrit ceci tout en bas de la même page :
« Les masses de la population juive ne bougeaient pas. D’un côté, il y avait Hitler ; de l’autre le monde entier. Il semblait inconcevable que l’Allemagne se résolût à faire la guerre sur deux fronts. » (page 21)

Opposant Hitler au monde entier, comment Julius Margolin pourrait-il dire que la guerre est inévitable ? Si sa formule est bonne, Hitler ne peut en aucun cas se conduire en agresseur. Mais elle est évidemment fausse : les Accords de Munich du 30 septembre 1938 n’avaient-ils pas justement brisé cette hypothèse d’un lien Est-Ouest ?

C’est bien l’ambiguïté des deux premières phrases de ce chapitre qui se retrouve ici : il n’y a pas Hitler, d’un côté ; le monde entier, de l’autre. Mais il y a deux fronts possibles : l’un à l’Est – celui sur lequel comptaient toutes les puissances occidentales et, manifestement Julius Margolin avec eux. Et le front – tout à fait inattendu, celui-ci – de l’Ouest… et donc de la Pologne que l’Ouest prétendait défendre.

Poursuivons, après que j’aie rappelé que nous sommes ici tout en bas de la page 21. Voici ce que nous découvrons tout en haut de la page suivante :
« C’est seulement le 23 août au soir que la guerre apparut inévitable. » (page 22)

Mais ce n’est pas du tout celle qui paraissait « inévitable » tout au long de l’été précédent, et c’est bien là la surprise…

Mais à celle-ci, qui est relative au changement de front consécutif à la signature du pacte de non-agression, Julius Margolin feignait d’en ajouter une autre dès le milieu de la première page :
« À la veille de la guerre, des correspondants de journaux français s’étaient entendu dire par des Polonais que la Pologne était suffisamment puissante pour tenir tête à l’Allemagne sans l’aide des Soviets. » (page 21)

Ce qui revenait à paraître endosser le rejet de toute alliance occidentale avec l’URSS. Mais était-ce dire que, dès ce moment, l’aide de la France et de la Grande-Bretagne était elle-même considérée comme inutile ? Certainement pas.

Et pourtant, Julius Margolin nous tient ce langage-là qui ne rend pas un compte exact de la situation réelle. Ainsi, ayant « oublié » cet élément essentiel du lâchage intégral de la Pologne par des pays qui avaient pourtant eux-mêmes déclaré la guerre à l’Allemagne tout en garantissant l’intégrité du territoire polonais, il masque les vrais responsabilités mises en jeu, et rend l’Union soviétique coupable d’avoir déçu les attentes des Polonais tout au long des premiers combats, alors que…
« Quinze jours plus tard, ils étaient prêts à accueillir cette aide à genoux, avec des fleurs et des arcs de triomphe. » (page 21)

…Ce qui n’aurait pu n’être dû, éventuellement, qu’aux Français et aux Britanniques à condition qu’ils aient assumé leurs engagements.

Et il poursuit :
« Mais il était déjà trop tard. Le 17 septembre 1939, l’armée Rouge entra en Pologne comme alliée de Hitler. » (page 21)

Est-ce bien vrai ? Que venait donc faire l’URSS dans une Pologne dont le gouvernement avait fui en Roumanie ? Était-ce pour achever un pays blessé ? N’était-ce pas plutôt pour commencer d’entraver la marche allemande vers l’Est ?

En tout cas, pour Julius Margolin, il n’y a aucun doute : Staline est le seul responsable du malheur qui vient de fondre sur la Pologne, et qui ne va plus cesser de s’étendre :
« Les fauves affamés se lèvent : la voie est libre. C’est précisément ce que fit le « guide des peuples » ce 23 août : il lâcha le fauve enragé sur l’Europe. » (page 21)

…Alors que Margolin et quelques autres s’attendaient, jusque-là, à voir Hitler se jeter sur l’Union soviétique.

Aussitôt les grands nombres s’effondrent sur Staline, seul coupable :
« Des dizaines de millions de personnes payèrent de leur vie cette « sage mesure », que des plumes vendues s’exercent à justifier. » (page 22)

« Vendues », parce qu’elles ne peuvent être que mensongères…

Voici donc Hitler blanchi, et tout aussi bien pour les crimes qu’il commettra ensuite sur le territoire même de l’Union soviétique :
« La Russie paye ce crime du 23 août d’un océan de sang et de souffrances inhumaines. » (page 22)

Quant à la volonté des Soviétiques de mettre fin aux agissements d’Hitler – qui comportaient tout de même un versant antisémite plutôt marqué –, elle n’aura été qu’un prétexte pour étendre un plus grand malheur ailleurs :
« Ce n’était pas le plus court chemin pour l’anéantissement de Hitler, mais c’était le chemin le plus court pour la destruction de l’Europe. Celle-ci commença, en septembre 1939, avec la bénédiction de Staline. » (page 22)

Michel J. Cuny


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