Mikhaïl Gorbatchev : Tout d’abord jouer l’agriculture contre l’industrie et l’armée

À travers ce que Mikhaïl Gorbatchev nous a dit de son propre parcours et de celui de sa famille, nous avons vu que, dans une région agricole comme celle de Stavropol, il était possible de sortir de la masse soviétique en obtenant des revenus relativement conséquents en espèces, et d’utiliser cela dans le cadre d’une promotion par les diplômes qui pouvait s’opérer à l’intérieur des Komsomols (jeunesses communistes) et ensuite dans le parti communiste lui-même.

C’est sur cette base qu’il va essayer de construire la suite de ce parcours qui devait le conduire à une forme d’empire… aussitôt effondré sous la pression brutale de Boris Eltsine.

Nous avons également vu que ses activités de tractoriste – c’est-à-dire de spécialiste – lui avait permis, rien que dans son temps de vacances universitaires, de rassembler de quoi fonder un foyer…

Nous le suivons maintenant, alors qu’il est devenu secrétaire du Comité central du parti communiste d’Union soviétique… et qu’il s’inquiète de la situation générale de l’agriculture et de ce qu’elle subit de pressions – selon lui – de la part d’un pouvoir central qui lui paraît trop inféodé à l’industrie, c’est-à-dire… au prolétariat ouvrier.

Or, il est lui-même, désormais, un représentant du pouvoir central, même s’il est plus particulièrement rattaché au secteur agricole qu’il va se mettre en mesure de défendre d’une façon dont nous découvrirons assez rapidement qu’elle vise autre chose que le bien-être réel des intervenants du monde agricole.

Sur la contribution de celui-ci, il reconnaissait que le centre devait faire preuve d’une autorité certaine, mais mesurée :
« En matière de fournitures obligatoires à l’État, il fallait être ferme, mais j’estimais qu’il y avait une limite à ne pas franchir. » (Gorbatchev, page 157)

Il s’agit là du versement de l’impôt… Comment en établir le montant ?

Au temps de la guerre civile (1917-1922), il avait fallu pénétrer dans les fermes pour obtenir une connaissance précise des quantités de produits agricoles récoltées et se saisir de la part proportionnelle qui servirait à nourrir une population soviétique affrontée à la sous-alimentation dans un contexte de guerre qui avait engendré des millions de morts et des destructions massives de produits et de moyens de transports.

C’est ce à quoi Mikhaïl Gorbatchev n’hésitait pas à faire allusion lorsque nous l’avons vu évoquer brutalement auprès d’Alexis Kossyguine, président du Conseil des ministres d’URSS, « les réquisitions à la manière du communisme de guerre ».

Et voici la suite de ce qu’il avait en tête :
« Certes, il était toujours possible de réquisitionner jusqu’au dernier grain : le parti avait une expérience plus que suffisante en la matière. Mais un tel comportement, déloyal envers les paysans, n’aurait pas manqué d’avoir des effets néfastes pour l’État lui-même. Plutôt que d’user de la force, il convenait de rechercher une solution raisonnable. » (Gorbatchev, page 157)

« Solution raisonnable »… Avant de voir en quoi elle pouvait consister, constatons que Mikhaïl Gorbatchev n’hésite pas à se référer à ce qu’il aurait vu en un endroit précis de la campagne soviétique de la fin des années 1970… On se croirait revenu(e)s effectivement à la guerre civile quand ce n’est qu’une anticipation du langage de la glasnost :
« J’avais devant moi un tableau épouvantable. Notre terre nourricière, selon l’expression consacrée, était négligée, saccagée, et même parfois tout bonnement abandonnée. Et tout m’incitait à penser que cette situation résultait directement de la politique pratiquée depuis des décennies. Une technocratie envahissante avait étouffé tout ressort moral. » (Gorbatchev, page 159)

Ce qui veut dire que les « décennies » qui couvrent l’ensemble de la période soviétique avaient été marquées, au grand désespoir de Mikhaïl Gorbatchev, par la mise en œuvre raisonnée d’un pouvoir collectif qui transitait à travers un parti communiste dûment irrigué par l’arrivée permanente de la jeunesse prolétarienne d’origine ouvrière ou paysanne en son sein : envahissement qui interdisait tout rétablissement de l’exploitation des uns par le capital des autres, et négligeait ce « ressort moral » en quoi consiste l’esprit d’entreprise.

Reprenons l’éclairage que le porte-parole de la nouvelle classe moyenne conquérante nous donne d’un conflit qui prétend visiblement renouer avec les lendemains immédiats de la guerre civile :
« Pendant de longues années, la terre avait été laissée de côté : la priorité allait aux industries extractives, comme le charbon, les minerais, le pétrole et le gaz. Des millions d’hectares avaient été « expropriés » pour construire des voies ferrées et des routes. La réalisation des grands barrages hydroélectriques s’était soldée par la perte, sous les eaux, de quatorze millions d’hectares de terres fertiles, susceptibles de produire d’excellents légumes et des cultures fourragères. » (Gorbatchev)

Mais il y ajoute une rubrique qui retiendra bientôt toute notre attention :
« Des dizaines de millions d’hectares étaient occupés par les terrains de manœuvre de l’armée et la zone de sécurité aux frontières. » (Gorbatchev, page 159)

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


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