Mikhaïl Gorbatchev : un Soviétique qui confond économie de marché avec paradis sur terre

Une phrase rédigée par un Mikhaïl Gorbatchev dont on pourrait penser qu’il avait tout de même une certaine connaissance des travaux de Marx et de Lénine est proprement stupéfiante. La voici :
« Mais la conclusion la plus importante que je tirai de mes voyages était que le niveau de vie de la population était supérieur en Occident. Pourquoi vivions-nous moins bien que dans les autres pays développés ? Cette question ne cessait de me hanter. » (Gorbatchev, page 143)

À croire qu’il ne savait rien de l’impérialisme… À croire qu’il ne connaissait rien de la domination exercée par les pays occidentaux – rangés sous la bannière des États-Unis – sur l’Afrique, sur le Moyen-Orient, etc… À croire donc qu’il ne connaissait rien aux réalités contemporaines de l’exploitation de l’être humain par l’être humain…

Puisque tel est le cas, comment Mikhaïl Gorbatchev aurait-il pu anticiper sur ce que serait le comportement des puissances occidentales sitôt que l’Union soviétique aurait baissé la garde jusqu’à se condamner, elle-même, à une implosion qui devait déboucher sur un désastre de dimension planétaire… et rien que du fait des appétits du… capitalisme ?

Ce capitalisme, la société soviétique dans ses larges masses n’en voulait pas… Ainsi, Gorbatchev comprit-il tout de même assez rapidement qu’il allait falloir se donner les moyens de le lui imposer à travers des outils – il s’agit ici, bien sûr, du parti communiste – dont l’autorité avait reposé depuis 1917 sur la dictature du prolétariat et grâce, en particulier, à la personnalité de Joseph Staline qui s’appuyait lui-même constamment sur les textes de Karl Marx, de Friedrich Engels et de Vladimir Ilitch Lénine dont je signale que l’on peut retrouver les plus significatifs dans le livre que j’ai publié en 2008 : Entretiens avec Karl Marx, Friedrich Engels, Vladimir Ilitch Lénine, Éditions Paroles Vives, accessible en cliquant sur la couverture ci-dessous.

Impossible, pour Mikhaïl Gorbatchev et ses petits copains, de s’appuyer sur le peuple lui-même, ou sur la frange petite-bourgeoise qui s’illusionnerait longtemps d’une dissidence qui ne savait que délirer sur les « crimes » du stalinisme… sans rien comprendre aux conditions réelles de réimplantation de l’économie de marché sur l’effondrement d’un système aussi fermement construit que l’était celui de l’U.R.S.S. Ainsi Gorbatchev en arrive-t-il à cette solution dont il faut convenir qu’elle est tout simplement « bonapartiste », mais sans la bourgeoisie qui allait avec, au temps de Napoléon Bonaparte (Ier Empire), de Louis-Napoléon Bonaparte (Second Empire) ou de Charles de Gaulle (Cinquième République)…
« Quant à moi, mes années à la tête du territoire de Stavropol m’avaient fait comprendre que le changement ne pouvait venir que d’en haut. Cela explique en grande partie mon attitude lorsque l’on me proposa de travailler au Comité central. » (Gorbatchev, page 143)

Il y avait là l’instrument nécessaire…

Ainsi, posé au sommet de la branche du parti communiste, Mikhaïl Gorbatchev n’aurait de cesse d’achever de la scier jusqu’à ce qu’il en tombe avec elle sous une dernière chiquenaude d’un certain Boris Eltsine, bien plus empereur que lui…

Mais voyons comment il été « reçu » dès son arrivée dans les sphères supérieures d’une direction qui n’avait pas encore perdu tous ses repères, même si elle ne savait déjà plus à quoi ils correspondaient vraiment :
« Mon arrivée au secrétariat du CC [Comité central] ne suscita pas une réaction très positive de mes collègues. Certains me considéraient comme un « arriviste ». » (Gorbatchev, page 149)

Effectivement, à travers Mikhaïl Gorbatchev, c’était la classe moyenne « intellectuelle » qui arrivait… une équipe de joyeux drilles qui se donnaient l’impression de savoir tout sur tout.

Tout au long de la période « bolchevique », c’est-à-dire de 1917 à 1953, le parti communiste avait été le sas obligatoire par lequel transitaient les porteurs ouvriers et paysans de la dictature du prolétariat, le souverain véritable. Dès la mort de Joseph Staline, cette forme de priorité absolue avait disparu… Conduit par une nomenklatura coupée des masses, et de plus en plus soumis à l’arrivisme petit-bourgeois, ce même parti errait plus ou moins à la recherche d’une voie nouvelle… tout en recueillant l’essentiel d’un pouvoir dont il ne savait encore que faire, mais qu’il détenait désormais à lui tout seul, ainsi que Mikhaïl Gorbatchev nous le rappelle lui-même :
« Le statut du PCUS ne fut réellement consacré comme « élément central du système politique » qu’en 1977, dans l’article 6 de la Constitution brejnévienne. Il s’agissait simplement de donner une apparence de légitimité à la pratique qui s’était instaurée, et de la sacraliser enfin dans un texte fondamental. » (Gorbatchev, page 154)

Pourrait-il devenir l’instrument principal d’un bonapartisme russe ? N’y avait-il pas là une contradiction totale ? La solution allait-elle consister en un gigantesque tour de passe-passe qui ferait du parti communiste un parti sans plus aucun communiste, et tout dévoué à la liberté d’entreprise ?

En partie, c’était bien de cela qu’il s’agissait, comme nous le verrons… Mais nous avons déjà commencé de l’appréhender à travers Gorbatchev lui-même en tant qu’il aura longtemps été membre des Jeunesses communistes (Komsomol)… voie par laquelle a commencé de passer, à travers lui, la future cohorte où viendrait culminer, quelques dizaines d’années plus tard, un Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski, patron de la firme Ioukos estimée à 27 milliards de dollars en 2004…

Or, nous le savons également, certains ont vu venir ce Gorbatchev aux dents longues, et en particulier le président du conseil des ministres de l’URSS, Alexis Kossyguine, à qui nous l’avons vu s’affronter déjà quelques années auparavant à propos de ce manque de moyens autonomes qui le laissait sans pouvoir réel.

Voici que s’annonce ce que nous pourrions appeler le « second » acte…
« Le 7 septembre 1979, tous les dirigeants se réunirent pour une cérémonie au Kremlin […]. » (Gorbatchev, page 156)

De même que, naguère, il se lamentait de tout ce que la région de Stavropol devait reverser aux caisses du centre, Mikhaïl Gorbatchev a désormais pris l’habitude de soutenir l’agriculture avec tout ce qu’il pouvait venir arracher au centre…
« Kossyguine s’immisça dans la conversation pour me faire des reproches assez vifs : il me fallait cesser de mendigoter et tenter de m’en tirer avec les moyens dont je disposais. » (Gorbatchev, page 156)

Et le président du conseil des ministres de l’URSS d’argumenter :
«  C’est que nous avons reçu, du département agricole du CC, une note signée Gorbatchev. Lui et son service favorisent certains intérêts locaux, mais nous, nous n’avons pas de devises fortes pour acheter des céréales. Au lieu de jouer au libéral, il faut serrer la vis et faire en sorte que le plan de stockage soit rempli. » (Gorbatchev, pages 156-157)

À ce moment-là de l’histoire de l’Union soviétique – un quart de siècle après la disparition de Joseph Staline -, la dégradation économique et idéologique est telle que Gorbatchev peut ne pas hésiter une seule seconde. Voici ce qu’il jette à la tête de son aîné :
« Et comme l’accusation était assez grave, je m’emportai moi aussi et déclarai que si le président du Conseil des ministres estimait que nous avions fait preuve de faiblesse, mon département et moi, il n’avait qu’à lancer le gouvernement dans les réquisitions à la manière du communisme de guerre. » (Gorbatchev, page 157)

En face de quoi, nous verrons de quel système il se faisait lui-même le commis voyageur…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s