Gorbatchev et la classe moyenne « intellectuelle » au pied du mur de la dictature du prolétariat

Comme nous l’a indiqué Mikhaïl Gorbatchev, la crise tchécoslovaque de 1968 a marqué un coup d’arrêt dans le mouvement ascendant de la petite bourgeoisie « intellectuelle », dont il était – et Raïssa avec lui – l’un des fers de lance en Union soviétique. Cela ne trouble cependant en rien son ascension personnelle :
« Au printemps de 1970, le rêve d’Efremov se réalisa enfin : il fut muté à Moscou. Je le remplaçai au poste de premier secrétaire du kraïkom de Stavropol. » (Gorbatchev, page 117)

À la différence de sa précédente promotion dont il nous avait dit qu’elle lui offrait plus de liberté de manœuvre, celle-ci comporte sans doute moins de liberté, mais bien plus de pouvoirs, et nous allons voir pourquoi la fonction des premiers secrétaires du parti communiste pour une république, un territoire ou une région était déterminante. C’est lui-même qui nous l’explique :
« Ils constituaient l’un des principaux piliers du régime. Au-delà du cloisonnement sectoriel et administratif de l’appareil, ils permettaient de relier toutes les structures étatiques et sociales au sein d’un système unique. Comme ils étaient majoritaires au Comité central, ils élisaient pratiquement le secrétaire général. Ce furent eux qui assurèrent la victoire de Khrouchtchev sur le groupe de Molotov et Malenkov, en 1957. Eux aussi qui l’abattirent en octobre 1964. » (Gorbatchev, page 117)

La chute de Khrouchtchev était liée au désordre qui s’était installé dans l’économie soviétique au lendemain de la disparition de Joseph Staline, et de l’abandon de la ligne bolchevique qui avait assuré la cohésion de l’ensemble du système pendant près d’une quarantaine d’années. Mais elle était due aussi à l’épuisement de la première génération « libérale » qui était nécessairement composée de personnages qui avaient – à l’image de Nikita Khrouchtchev lui-même – fait partie des cadres du plus haut niveau avant et pendant la Grande Guerre patriotique conduite par le « petit père des peuples »….

Revenons aux premiers secrétaires du parti au plan local, pour bien comprendre l’étendue de la réussite d’un personnage tel que Gorbatchev dont nous savons maintenant à quel point il était disposé à se différencier du système soviétique et de la dictature du prolétariat ouvrier et paysan qui en est l’élément fondamental et fondateur :
« Ils détenaient la plénitude du pouvoir local et modelaient à leur convenance l’appareil de gestion de leur région, même les organes élus. Aucune nomination ne pouvait se faire à leur insu ; tout poste dirigeant de quelque importance entrait dans la nomenklatura de l’obkom ou du kraïkom. » (Gorbatchev, pages 117-118)

Tout ceci ne se comprend vraiment que dans un contexte plus général – celui de la période lénino-stalinienne tout au long de laquelle la politique du parti était élaborée, discutée et décidée dans le cadre des Congrès – intervenant à différents échelons – et fixant des objectifs précis pour l’ensemble de l’Union soviétique, objectifs dûment libellés par les plans quinquennaux, avec l’attribution des moyens matériels et humains nécessaires. Autrement dit : il n’y avait aucune place laissée à initiative de ce que l’on pourrait appeler les « petits chefs du cru » ou encore les « ambitions individuelles ». Les responsables du parti disposaient d’une autorité qui n’était que de contrôle et non pas d’initiative, le tout s’insérant dans un cadre général qui ne dépendait en aucune façon de leur bon plaisir…

Mais en 1970, l’Union soviétique est assez largement sortie de ce schéma-là… Elle erre à la recherche d’une voie nouvelle, tout en conservant quelques vestiges de l’ancien régime, l’ensemble du parti formant un attelage de moins en moins unifié qui laisse à certains l’impression d’une possible émancipation… malheureusement trop contrariée encore par le centre du système et son ancrage historique dans la dictature du prolétariat. Gorbatchev écrit :
« Même lorsqu’une entreprise ou un institut relevait d’un ministère de l’Union, le ministre ne pouvait procéder à une nomination en passant par-dessus la tête du premier secrétaire. Les entreprises du secteur de la défense, cet État dans l’État, constituaient la seule exception à cette règle. Et encore : même dans ce domaine on s’efforçait de prendre en compte le point de vue de la direction locale du parti. » (Gorbatchev, page 118)

Ainsi Gorbatchev se découvrait-il appartenir lui-même au système centralisé de pouvoir… qu’il voulait combattre au titre de la liberté des entreprises… du paiement en espèces, etc…. Impossible de ruer le moins du monde dans les brancards :
« Chaque premier secrétaire savait parfaitement qu’il perdrait fonctions et pouvoir à l’instant même où les plus hautes instances du parti changeraient d’opinion à son égard, c’est-à-dire à l’instant où il n’aurait plus la confiance du secrétaire général. » (Gorbatchev, page 118)

Cette confiance, il en bénéficiait certainement, puisqu’il avait reçu ce titre… Mais ce n’était qu’affaire d’équilibre dans un contexte où l’éloignement relatif de l’époque stalinienne et la mise en cause de Joseph Staline lui-même ne se faisait qu’assez discrètement sentir au plus profond de la population soviétique. Ainsi Gorbatchev ne peut-il éviter de s’interroger sur la pérennité de l’équilibre dont il vient de bénéficier, et qui n’est justement qu’un équilibre :
« Comme ses prédécesseurs, Brejnev sélectionnait soigneusement les premiers secrétaires régionaux. » (Gorbatchev, page 118)

La structure générale de la planification ancienne était toujours là. Lui-même en était devenu un élément important. Mais le souffle soviétique issu de la Révolution d’Octobre 1917 n’y était plus… De sorte qu’une question se pose pour lui comme pour bien d’autres de ceux qui envisagent de prendre le mors aux dents sur le fondement de ce qu’ils croient pouvoir devenir un vrai savoir-faire :
« Mais s’agissait-il bien d’un système planifié ? Le système super-centralisé qui s’était formé et tentait de tout régenter à partir du centre vampirisait l’énergie vitale de la société et tuait dans l’œuf la moindre tentative de se passer de lui. » (Gorbatchev, page 128)

À quoi bon ce pouvoir de relais d’un plan si étouffant ? Ainsi, meurtri autant que stimulé par ses nouvelles fonctions et sans doute dynamisé par les années de « liberté » qu’il a pu précédemment connaître, Gorbatchev se prend soudainement à hausser le ton devant le président du conseil des ministres de l’URSS, Alexis Kossyguine, à qui il déclare :
« Je suis membre du CC [Comité central], député au Soviet suprême et d’énormes responsabilités reposent sur mes épaules. Or, je n’ai ni les prérogatives, ni les possibilités financières requises pour résoudre les problèmes les plus simples. À de rares exceptions près, les taxes payées par les entreprises et les ménages vont au Centre. Je ne peux même pas modifier l’organigramme du kraïkom du parti ou celui du comité exécutif du soviet du territoire. Il m’est également impossible de recruter quelques bons fonctionnaires bien payés au lieu d’en garder une quinzaine mal payés avec lesquels on ne peut former une bonne équipe. » (Gorbatchev, page 133)

Autrement dit : en l’état des choses, la classe moyenne se heurtait – et Mikhaïl Gorbatchev avec elle – à une sorte d’impossibilité de se mettre… au service de la liberté d’entreprise.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


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