Mikhaïl et Raïssa Gorbatchev parmi les bons élèves de la nouvelle classe montante

Nous continuons à suivre la montée régulière de Mikhaïl Gorbatchev dans la hiérarchie du parti communiste d’Union soviétique à un moment où une classe moyenne en voie de formation se soucie de savoir comment remédier à la toute puissance de la classe ouvrière telle qu’elle avait été mise en place à la suite de la Révolution bolchevique d’Octobre 1917.

Coupé, dès la mort de Joseph Staline, de son renouvellement par la base ouvrière et paysanne, le Parti était désormais ouvert, dans son encadrement, aux « diplômés » censés porter en eux un savoir efficace par lui-même… Mais, dans sa très grande majorité, la population de l’ensemble de l’Union soviétique n’était décidément pas conviée à ce genre de fête des « élites » nouvelles…

D’où la nécessité, pour Mikhaïl Gorbatchev et pour les appuis qu’il recevait ici ou là, d’échapper à un contrôle trop strict des « conservateurs » du Parti, c’est-à-dire de tous les militants et militantes resté(e)s fidèles à la ligne soviétique :
« Le 26 septembre 1966, le plénum du comité municipal du parti de la ville de Stavropol accepta à l’unanimité ma nomination au poste de premier secrétaire. Selon la hiérarchie de la nomenklatura (et donc en termes de traitement), ce poste était inférieur à celui de chef du département des organes du parti du kraïkom. Mais ce qui m’intéressait, c’était une plus grande autonomie dans le travail. » (Gorbatchev, page 109)

Puisque, depuis un moment déjà, nous avons pu cerner l’appartenance de classe de cet homme qui serait appelé deux décennies plus tard aux plus hautes responsabilités, nous ne sommes en rien étonné(e)s de voir qui l’on peut trouver dans les réseaux qui se rattachent à lui :
« […] comme j’avais gardé des contacts avec les permanents de la ville, je connaissais la plupart des dirigeants et des représentants des milieux scientifiques et artistiques. » (Gorbatchev, page 109)

Comment augmenter la zone d’influence et de pouvoir de ces gens-là, au-delà de la classe ouvrière, et malgré la dictature qu’elle continue à exercer, même si ce n’est plus qu’à partir d’une certaine force d’inertie depuis que son grand guide l’a quittée ?

Après le limogeage de Nikita Khrouchtchev, et l’arrivée au sommet du parti communiste de Leonid Brejnev, quelque chose de nouveau s’était manifesté qui allait peut-être pouvoir être utilisé dans le contexte régional qui était celui sur lequel Mikhaïl Gorbatchev commençait véritablement à avoir la main :
« Nos plans de développement de la ville allaient de pair avec la mise en œuvre de la « réforme Kossyguine », c’est-à-dire l’extension de l’autonomie de gestion des entreprises, notamment du droit nouveau pour elles de disposer d’une partie importante de leurs revenus. Et le succès de la réforme dépendait dans une grande mesure de la prise de conscience des cadres, des ingénieurs et des techniciens. » (Gorbatchev, pages 109-110)

Voilà donc la classe qu’il fallait privilégier dès maintenant tout en lui assurant de nouvelles pousses…
« Nous ouvrîmes à Stavropol une filiale de l’Institut polytechnique de Krasnodar et décidâmes d’agrandir les instituts et les écoles techniques existants. » (Gorbatchev, page 110)

Mais les Gorbatchev eux-mêmes considèrent qu’il ne leur faut surtout pas manquer de se placer en tête des futurs élus de la classe moyenne :
« En 1967, Raïssa soutint sa thèse de candidat ès sciences en sociologie. Elle s’adonnait à diverses activités : conférences, actions pédagogiques, études sociologiques dans la région… La même année, j’obtins mon diplôme de la faculté d’économie de l’Institut agricole. » (Ici une note précise : « Par correspondance », sans que nous puissions toutefois savoir ce que retranchent les points de suspension… ; Gorbatchev, page 11)

Mieux encore :
« […] j’avais d’autres projets : poursuivre des études et préparer l’agrégation. » (Gorbatchev, page 111)

Les résultats ne se font d’ailleurs guère attendre…
« J’ai sous les yeux le procès-verbal du plénum du kraïkom de Stavropol : « Ayant examiné la question sous tous les aspects, après consultation du CC [Comité central] du PCUS et prenant en compte le principe léniniste de la combinaison judicieuse des cadres jeunes et anciens, le bureau du kraïkom met aux voix la proposition d’élire le camarade Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev au poste de deuxième secrétaire du kraïkom du parti. Aucune question n’a été posée à Gorbatchev. Élu à l’unanimité. » » (Gorbatchev, page 112)

Cependant, nous découvrons que la voie n’était pas complètement dégagée devant les nouveaux arrivants et leur volonté de plus en plus affirmée de faire valoir leurs titres :
« […] Brejnev se vit contraint de louvoyer habilement entre les différentes factions au sein du Politburo et de dissimuler soigneusement ses propres tendances conservatrices. » (Gorbatchev, page 113)

Mais un frein beaucoup plus inquiétant se manifestait dans l’ensemble du système soviétique dès qu’il s’agissait de paraître remettre en cause la domination, par les plans quinquennaux, de l’ensemble de l’économie, et donc la maîtrise, par l’ensemble des membres du parti communiste, de ce qui persistait à être, tout simplement, la dictature du prolétariat ouvrier. Mikhaïl Gorbatchev en fait lui-même le constat amer :
« Les autorités locales demeuraient également rétives : « Ils peuvent bien bavarder à Moscou, mais nous, il nous faudra bien remplir le plan », disait-on. » (Gorbatchev, page 113)

Il ne s’agissait donc pas, pour elles, de brouiller les pistes en instaurant tel ou tel nouveau comportement, telle ou telle modalité de production plus ou moins libertaire.

D’autant qu’au mois d’août 1968 intervient un événement qui est une sorte d’avant-goût du bouleversement qui pourrait menacer directement la classe ouvrière soviétique sitôt qu’elle aurait la faiblesse de se prendre aux beaux discours qu’on s’efforce maintenant de lui tenir. C’est donc l’occasion d’un coup d’arrêt sur lequel je ne m’attarderai pas maintenant, mais dont Mikhaïl Gorbatchev a dû tirer aussitôt la leçon… Il allait falloir être très prudent et sans doute beaucoup plus patient qu’il ne l’avait d’abord prévu :
« Les événements de Tchécoslovaquie mirent pratiquement fin à la recherche de solutions nouvelles pour transformer le système de gestion de l’économie nationale. La « période de stagnation » commençait… » (Gorbatchev, page 116)

Et encore ces vilains points de suspension (de la version française tout au moins, à ce qu’il paraît).

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


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