Un saisissant parallélisme entre la montée de Gorbatchev en URSS et l’évolution du parti communiste en France

Évidemment, au-delà de ses conséquences en Union soviétique, et plus particulièrement sur la trajectoire du futur secrétaire général du Parti communiste d’URSS, Mikhaïl Gorbatchev, la disparition de Joseph Staline le 5 mars 1953 avait bouleversé les différents partis communistes du monde entier et tout particulièrement le parti communiste français.

Nous allons voir de quelle façon, en feuilletant un roman paru aux Éditions du Seuil en 2014. Il émane d’une personne, ici sous un pseudonyme très proche de son nom d’origine, dont la famille a été partie prenante depuis le XIXe siècle dans les plus hauts faits et gestes du prolétariat ouvrier : Pascale Fautrier. Présenté comme un roman, Les Rouges est un livre où l’on ne cesse de trouver des informations très précises sur l’histoire telle qu’elle a pu être vécue dans la proximité de la ville de Migennes, département de l’Yonne. Cette ville se trouve rassemblée autour d’un nœud ferroviaire qui a été pendant longtemps le contemporain d’un bastion très important du parti communiste.

Pascale Fautrier nous parle ici de son grand-père paternel, alors que Staline a disparu cinq mois plus tôt :
« De fait, après les grèves de 1953, Camille cesse d’appartenir aux instances dirigeantes du département. À Migennes, il est remplacé par Ducrot, cadre des PTT arrivé en juin de Brazzaville, qui devient secrétaire de la section. Mais ce n’est pas parce qu’il a cessé de militer. Depuis la mort de Staline, les prolétaires communistes, les staliniens de Migennes, ont été écartés et remplacés par des intellectuels et des techniciens des classes moyennes. » (Fautrier, page 275)

Nous découvrons que cela ressemble à ce qui s’est passé de façon tout à fait contemporaine en Union soviétique : la classe moyenne vient prendre la place du prolétariat ouvrier à l’intérieur même du parti communiste français qui se révèle ainsi n’avoir plus été véritablement communiste depuis 1953… au plus tard.

En effet, la suite nous permet de voir que le basculement idéologique menaçait de s’étendre aux ouvriers eux-mêmes. Ainsi, le grand-père de Pascale ayant annoncé sa volonté de construire une habitation un peu plus spacieuse pour sa famille se trouve mis en cause par certains de ses camarades, d’une façon d’abord un peu badine :
« Georges Laurent qui aide Camille à creuser le trou pour sa maison commente : « Maintenant qu’on est dirigés par des instits et des cadres, on va devenir comme les socialistes : des réformistes. »» (Fautrier, page 275)

Deux ans et demi plus tard, la grande dérive du parti communiste français se confirme :
« En février 1956, quelques jours avant l’ouverture à Moscou du XXe Congrès du PCUS, Pierre Hervé, l’ami de l’oppositionnel Robert Simon, est exclu. À Migennes, ça passe inaperçu, mais des échos sont parvenus du houleux XIVe Congrès du Havre en janvier : « Il y a des copains qui critiquent, qui ruent dans les brancards : des intellectuels. Staline est mis sur la touche », disait Camille en 1982, à Radio Triage. Pour la première fois, un intellectuel, Roger Garaudy, entre au Bureau politique. La priorité absolue accordée jusqu’alors aux cadres d’origine ouvrière est définitivement abandonnée. » (Fautrier, page 284)

« Définitivement »… Ce qui veut dire que… Joseph Staline est « définitivement » mort… et la classe ouvrière liquidée en tant que classe consciente d’elle-même.

Et pour celles et ceux qui ne l’auraient pas encore compris, voilà que tout à coup se révèle ce fait énorme que la dictature du prolétariat aura tout simplement été… criminelle, et qu’il était temps de voir enfin le pouvoir glisser, au sein des divers partis communistes, du côté de la petite bourgeoisie montante, et tout particulièrement de celle qui commence à se croire véritablement très « intellectuelle » :
« Le 4 juin 1956, coup de tonnerre dans le ciel communiste : le New York Times puis Le Monde publient le rapport Khrouchtchev. Les cadres du Parti sont à présent des hommes au niveau d’instruction élevée : dans l’Yonne, Lavrat et Cordillot lisent Le Monde. L’étendue de la répression stalinienne en URSS et dans les pays satellites était déjà connue d’eux, et le rapport Khrouchtchev, c’est la goutte d’eau. Surtout pour Lavrat. » (Fautrier, page 284)

Comme on le voit, dès qu’un petit bourgeois français lit le journal Le Monde, il devient véritablement un intellectuel… qui sait bien que Joseph Staline n’était qu’un monstre… Et ce sont donc ces « intellectuels »-là qui ont fini par diriger le… parti communiste français !

Mais revenons maintenant au semblable de tous ces gens-là, Mikhaïl Gorbatchev :
« En janvier 1962, je fus reconduit dans mes fonctions de premier secrétaire du kraïkom du Komsomol. Quelques semaines plus tard, Fiodor Davydovitch [Koulakov] me proposa de travailler désormais dans le parti. » (Gorbatchev, page 104)

Ce qui veut dire qu’il ne sera plus seulement un « jeune communiste ». Il devient un communiste de plein exercice… et toujours chez lui, à Stavropol et environs :
« […] je sillonnais la région, visitant les exploitations et mettant sur pied de nouvelles structures de gestion, car j’étais convaincu qu’il fallait miser sur les professionnels. » (Gorbatchev, pages 104-105)

C’est-à-dire sur des « spécialistes » non marqués idéologiquement… Ainsi arrivons-nous à 1962 :
« Fin novembre, Koulakov me convoqua et, à ma grande surprise, me proposa de prendre la tête du département des organes du parti du tout nouveau kraïkom agricole. J’entrai en fonctions dès le 1er janvier 1963. » (Gorbatchev, page 105)

Or, le contrôle des « organes du parti », d’un parti désormais de plus en plus détaché de la base ouvrière et paysanne, c’est le pouvoir en tant que tel, s’enchante l’homme fort de Stavropol :
« Comme le parti, en se substituant à toutes les instances administratives, assumait la direction et la gestion de la société, le département des organes était pratiquement amené à chapeauter tous les autres. Ses missions étaient très variées : travail d’organisation à la base, « supervision » des soviets, des syndicats et du Komsomol. » (Gorbatchev, page 105)

Et, au-delà de la gestion des choses – qui ont toujours un peu tendance à ne pas se laisse manœuvrer aussi facilement qu’on pourrait le souhaiter -, le jeune loup de la classe moyenne montante découvre qu’il dispose désormais des hommes… au sein du parti ainsi que dans l’ensemble des structures soviétiques :
« Mais la véritable importance du département résidait surtout dans la gestion du personnel. En d’autres termes, il gérait la nomenklatura des postes un tant soit peu importants : responsables du parti, directeurs d’entreprise et de sovkhoze, ou présidents de kolkhoze. » (Gorbatchev, page 105)

Comment ne pas croire qu’il pourrait en aller de même, dès les années suivantes, pour la gestion des choses… une fois la classe ouvrière définitivement exclue de tout ce qui revêtait une certaine importance ?

 Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


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