Gorbatchev : la contre-révolution par une démagogie de bon aloi

En sa qualité de représentant d’une jeune intelligentsia qui sait que, depuis la mort de Joseph Staline (1953), le parti communiste peut devenir pour elle une terre de conquête et assurer sa promotion massive à l’intérieur des structures d’État, Mikhaïl Gorbatchev tisse sa toile avec plus ou moins de précipitation et d’audace dans sa région natale :
« J’avais pu […] nouer des contacts étroits avec les intellectuels et les étudiants de Stavropol. » (Gorbatchev, page 92)

En 1956 (il a vingt-cinq ans), le voici devenu…
« premier secrétaire du comité municipal (gorkom) du Komsomol pour la ville de Stavropol. J’entrai en fonction dès le mois de septembre. » (Gorbatchev, page 92)

Fils de famille qui avait pu se faire offrir des études de haut niveau à Moscou, il constate en quoi l’essentiel de la jeunesse petite bourgeoise dont il est déjà l’un des leaders s’offre comme un champ de manœuvre pour lui :
« Il était difficile de trouver du travail, non seulement pour ceux qui avaient terminé l’école secondaire, mais même pour les diplômés de l’enseignement supérieur. Stavropol expérimentait ainsi l’exclusion, les loisirs forcés et les phénomènes négatifs qui accompagnent de telles situations. » (Gorbatchev, page 92)

Comment encadrer cette jeunesse, et la préparer à faire le saut hors du soviétisme ? En organisant, à partir de sa toute nouvelle position dans le pouvoir local, des prises de parole d’abord sans danger…
« Le thème du premier débat, qui se tint dans la Maison des instituteurs, semblait assez anodin : « Parlons du goût ! » » (Gorbatchev, page 92)

Il paraît que cette initiative a rencontré aussitôt un certain succès :
« Il nous fallut chercher un local plus vaste : nous trouvâmes le Club de la milice ! » (Gorbatchev, page 92)

Or, peu à peu, il apparaît que tout ceci se produisait sur une base de classe de plus en plus évidente, phénomène qui ne pouvait échapper aux organisateurs. Le local de la milice se transformait peu à peu en un centre de ralliement :
« Il devint […] le lieu de rencontres privilégié de la jeune « intelligentsia » de Stavropol. Mais comment aurais-je pu ignorer que la plupart des participants auraient préféré des actions pratiques concrètes ? Nous décidâmes donc de créer un OKO (détachement opérationnel du Komsomol). » (Gorbatchev, page 93)

Rappelons que nous sommes là dans l’organisation communiste spécialement destinée à la jeunesse, dont on voit qu’elle se trouve passer, peu à peu, sous la coupe de sa fraction plus ou moins intellectualisée, ce qui était un renversement complet de la doctrine de montée du prolétariat ouvrier dans les instances du Parti…

Ainsi, face à la crise économique née de la politique aventureuse de Nikita Khrouchtchev et face au bannissement plus ou moins affirmé de la classe ouvrière à l’intérieur des structures partisanes et étatiques, la lutte de classes en était venue à s’exercer dans les marges de la vie sociale organisée. C’est à cet endroit que la petite bourgeoisie se devait de rétablir l’ordre dans son propre intérêt :
« L’oisiveté s’accompagnait inévitablement d’ivrognerie, de hooliganisme et de vols. Les méthodes habituelles de la milice ne donnaient guère de résultat. Le renfort d’un détachement opérationnel mobile, discipliné, courageux, décidé et formé de volontaires recrutés parmi les jeunes eux-mêmes, fut particulièrement apprécié. La notoriété de l’OKO devint vite énorme. » (Gorbatchev, page 93)

Ainsi Mikhaïl Gorbatchev en sera-t-il venu à disposer, malgré lui, de ce qui n’est pas très éloigné de pouvoir figurer comme des « hommes de main ». Ce dont il mesure aussitôt le danger…
« D’abord, des voyous et des pillards commencèrent à opérer sous l’égide de l’OKO. Ensuite, certains jeunes, prenant goût aux « méthodes musclées », se mirent à procéder à des arrestations et à des passages à tabac en contrevenant à la légalité la plus élémentaire. Il fallut renforcer le contrôle exercé sur l’OKO et affecter un milicien expérimenté à chaque groupe. Nous décidâmes aussi d’intensifier notre action en faveur de l’emploi et des loisirs organisés. » (Gorbatchev, page 93)

Ici, nous commençons à voir apparaître la personnalité du futur grand adversaire de Boris Eltsine. Gorbatchev, lui, n’est pas un putschiste. Il n’imagine pas que le pouvoir d’État puisse être pris par la force. Selon lui, il faut s’y glisser de l’intérieur en utilisant des réseaux dûment installés dans la place… Bien plus tard, et pendant longtemps, il croira pouvoir s’appuyer sur Eltsine comme si celui-ci n’était qu’une tête de réseau entièrement contrôlable. Voyons comment il agissait trente ans plus tôt :
« Quant à moi, je me préoccupais moins du nombre de volontaires rejoignant l’OKO que de celui des jeunes gens que nous parvenions à « caser ». Formellement, le Komsomol n’avait aucune prérogative, mais je pouvais me prévaloir de mon appartenance au bureau du gorkom du parti : cela me permettait de défendre efficacement les intérêts des jeunes face au parti et aux entreprises. » (Gorbatchev, page 94)

Il était donc question ici de tenir tête à ce qui constituait les points d’appui principaux de la dictature du prolétariat… et de développer un schéma idéologique apte à capter l’attention et l’énergie d’une jeunesse désormais coupée de tous les enseignements du léninisme, tout en ayant certains dehors contestataires :
« Je contribuai également à la création de « fenêtres de la satire » inspirées des années vingt. Dans les vitrines installées dans les rues de la ville, des photos montraient des cours d’usine encombrées d’ordures, des vendeurs indélicats et des « patrons » en goguette. Les gens s’assemblaient volontiers devant ces fenêtres qui faisaient véritablement sensation. Bref, nous cherchions les moyens propres à prendre en compte les intérêts de la jeunesse, et il nous arrivait d’en trouver. » (Gorbatchev, page 94)

C’est ce que devaient développer la glasnost tout autant que la perestroïka… Mais qu’était-ce donc ?

 Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


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