Gorbatchev au milieu des années 1950 : « Je fus convoqué au kraïkom du parti »

Entre la mort de Joseph Staline (mars 1953) et la dénonciation, par Nikita Khrouchtchev, du « culte de la personnalité » dont le continuateur déterminé de Vladimir Ilitch Lénine fait l’objet (1956), Mikhaïl Gorbatchev est un fils de « bonne famille », revenu diplômé de Moscou où il a découvert le fonctionne-ment d’un parti et d’un système étatique en pleine révolution… mais silencieuse.

Il lui tarde de donner sa pleine mesure, conscient qu’il est d’appartenir à une génération d’intellectuels qui pourraient ne plus avoir à s’embarrasser de la vieille doctrine léniniste qui n’aura cessé de privilégier le prolétariat ouvrier et paysan, c’est-à-dire… les travailleurs manuels.

Mais, dès le début, il aura eu le verbe un peu trop haut… Et voici que le kraïkom (comité de district) a décidé de le rappeler à l’ordre. C’est lui-même qui nous dit en quels termes :
« Eh bien, nous avons été alertés par le secrétaire du raïkom [comité d’arrondissement du parti ou du Komsomol] : au lieu de mettre de l’ordre, de renforcer la discipline et de diffuser des méthodes de travail avancées, un certain Gorbatchev, envoyé par le kraïkom du Komsomol, a entrepris de créer on ne sait quels « cercles modèles ». » (Gorbatchev, page 89)

En régime socialiste, le travail est évidemment la notion centrale qui retentit dans le commandement principal : « À chacun selon son travail »… Mais nous savons que, chez les Gorbatchev, ce qui importe, c’est la rémunération qu’on en tire… en espèces de préférence, et que l’on obtient à meilleur compte du fait de l’urgence dans laquelle se trouvent des populations « moins favorisées » en raison principalement des ravages occasionnés durant la Seconde Guerre mondiale par les meutes nazies au détriment de tout ce qui s’affichait… communiste.

Laissons Gorbatchev nous en dire lui-même un peu plus sur le procès qui lui était fait :
« Un jour, à la conférence de l’appareil du kraïkom du Komsomol, on me reprocha ouvertement d’« abu-ser » de ma formation universitaire. » (Gorbatchev, page 89)

Nous sentons affleurer ici un certain rapport de force… S’inscrit-il seulement dans un cadre individualisé ? Autrement dit : Mikhaïl Gorbatchev aurait-il été seul de son espèce ? N’était-il pas au contraire représentatif de toute une cohorte ? Mieux : exprimait-il la revendication profonde d’une classe entière, rangée derrière la bannière d’un certain savoir qui n’aurait plus eu à se plier aux critères de la dictature du prolétariat ?

Voyons la prudence dont usent ses interlocuteurs, qui n’osent peut-être pas regarder en face ce qui s’annonce à travers ce genre de personnage :
« Tu sais, Micha, me dit-on, on t’aime bien, on te respecte pour tes connaissances, aussi bien que pour tes qualités humaines, mais beaucoup de gars de l’appareil se vexent de passer pour des ignares, ou pis encore, des idiots lors des discussions. Est-ce de leur faute si tout leur bagage se résume aux cours du soir de l’école secondaire ? » (Gorbatchev, page 89)

Nous sentons ici que les Gorbatchev et Cie ont déjà gagné plus qu’une bataille depuis que Joseph Staline a disparu : le contenu prétendument intellectuel, dont l’Université de ce temps-là garantissait que la petite bourgeoisie en disposait assez, apparaissait comme surplombant l’ensemble des personnes et des instances directement rattachées au prolétariat : la dictature de celui-ci n’était déjà plus « pensable »…

Et voilà que la foudre allait frapper, mais seulement parce qu’on avait laissé les nuages de la soumission prolétarienne se répandre un peu partout dans un pays qui n’était plus, ni celui de Joseph Staline, ni celui de Vladimir Ilitch Lénine… En effet, Hitler avait trop bien massacré les communistes parmi les 27 millions de victimes soviétiques pour que tout dût être remis en question par ceux qui s’étaient si bien protégés que leur fortune personnelle n’avait fait que croître et embellir. La voici, cette foudre…

Mikhaïl Gorbatchev écrit :
« Au printemps de 1956, le XXe Congrès du parti et le rapport à huis clos de Khrouchtchev sur les crimes de Staline causèrent un véritable choc politique et psychologique dans le pays. » (Gorbatchev, page 90)

Pour ce jeune homme d’une ambition toute personnelle, la chevauchée fantastique allait-elle enfin pouvoir commencer ?
« Le kraïkom du parti établit un plan d’action. On m’envoya dans le district de Novo-Alexandrovsk. » (Gorbatchev, page 90)

Malheureusement, tout n’était pas aussi simple qu’il aurait pu le souhaiter…
« Dès mon arrivée, le secrétaire du comité local du parti pour l’idéologie, N. Veretennikov, m’exprima sa sincère commisération. » (Gorbatchev, page 90)

La difficulté tenait au fait que, même sur le recul, une classe que l’on détrône ne se laisse pas faire… même la classe ouvrière et paysanne revenue des splendeurs de son passé resté glorieux aux yeux du monde entier… Que Joseph Staline ait été lui-même revêtu de ce prestige, qui donc pourrait s’en étonner ?

Mais c’était bien là qu’il fallait porter le fer. Brisez la statue du Commandeur, et c’est tout le soviétisme qui en ressortira aussitôt repeint au couleur du plus grand crime jamais commis par l’humanité !… En attendant… Pas facile de convaincre tout le monde de ce vilain tour de prestidigitateur. N. Veretennikov s’en sera inquiété aussitôt auprès de l’impétueux Gorbatchev :
« Je vais te dire franchement, me fit-il remarquer, que le peuple n’accepte pas la condamnation du culte de la personnalité. » (Gorbatchev, page 90)

Et ce n’était bien sûr pas qu’un avis personnel. Le futur promoteur de la perestroïka et de la glasnost aurait pu s’en convaincre lui-même… mais nous sentons bien qu’il n’est pas là pour cela :
« Pendant les deux semaines que je passai dans le district, je rencontrai quotidiennement des komsomols et des membres du parti. Ils étaient loin d’avoir tous le même avis. Chez certains – surtout les jeunes, les intellectuels, et ceux que la répression stalinienne avait touché d’une manière ou d’une autre -, le thème du « culte » suscitait un vif écho. D’autres refusaient simplement de croire les faits cités dans le rapport, rejetant catégoriquement le jugement porté sur l’action et le rôle de Staline. Les troisièmes – les plus nombreux – ne doutaient pas de la véracité de ces accusations, mais posaient inlassablement la même question : « À quoi bon ? » Autrement dit, pourquoi laver son linge sale en public et exciter ainsi la population ? » (Gorbatchev, pages 90-91)

Car, derrière Staline, c’était évidemment le soviétisme qui était visé, c’est-à-dire le maintien en fonction de la dictature du prolétariat ouvrier et paysan… dont l’essentiel du peuple travailleur avait été le soutien permanent de 1917 à 1953 très précisément…

Ainsi Gorbatchev ne fait-il que feindre l’étonnement devant ce qui exprime la vérité de l’histoire soviétique des années trente et suivantes :
« Le plus surprenant est qu’une étrange explication de la répression germa dans la conscience de nombreuses personnes, parmi les plus simples : Staline aurait châtié… les oppresseurs du peuple ! Ils auraient ainsi payé le prix des larmes. » (Gorbatchev, page 91)

D’où sa tentative de s’en tirer par une pirouette qui ne trompe personne :
« Dans les « hautes sphères », tout le monde comprenait bien – qui intuitivement, qui avec les outils de la réflexion – que la critique de Staline visait aussi le système lui-même, constituant une menace pour son existence et, par conséquent, pour le bien-être de ses dirigeants. » (Gorbatchev, page 91)

Mais de quels « dirigeants » prétend-il nous parler à ce moment précis ?

C’est très simple, en réalité, et cela n’a strictement rien à voir avec ce qui se présente ailleurs comme une « élite politique »… En l’occurrence, tout au long de la période qui va de 1917 à 1953, il n’y aura eu de « dirigeant » que le prolétariat ouvrier et paysan, réuni dans un parti communiste dûment organisé pour emporter tout un peuple vers le socialisme… jusqu’à ce que la mort de 27 millions de Soviétiques, puis la disparition d’un guide fêté par les travailleuses et travailleurs du monde entier, viennent briser net cette dynamique de la marche vers le communisme.

La voie était alors ouverte à celles et ceux qui n’avaient toujours songé qu’à leurs petites affaires d’aspirant(e)s au retour de l’économie de marché et de ce capitalisme qui sait se soumettre les masses travailleuses…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

Publicités

Une réflexion sur “Gorbatchev au milieu des années 1950 : « Je fus convoqué au kraïkom du parti »

  1. Le sujet est TROP important pour ne pas s’en approcher un peu plus , en suspicion si j’ose dire, aux conclusions …! A part le fait que l’objet  » histoire » est paradoxalement intrigant !
    Et de se poser la question : est ce possible de se baser sur un certain texte déclaré « autobiographique » de Gorbatchev lui même , pour lui tirer l/ a ce gorbatchev là… les oreilles? Et d’en déduire des conclusions globalisantes du genre  » représentant de l’intellegentsia  » – Gorbatchev a été  » de nature »- de facto , prêt a devenir TRAITRE ?. Sachant que sa famille a toujours vécu en campagne, que ses parents/ grand parents étaient des paysans.,d’ou est il devenu membre de l’intelligentsia?
    Tout le monde en Russie dit et parle de son niveau trop médiocre en économie et même en droit non vu de ses deux diplômes universitaires !!
    Et encore ? Une biographie reste toujours subjective pour trancher sur le passé soviétique! Surtout . que l’auteur la rédigea / publia en recul de plusieurs dizaines d’années après l’URSS ! Aurrions- nous pu lire les mêmes conclusions , s’il s’était mis à l’oeuvre /de « vernissage historique » ,,,/ du temps de la « katastroyka » qu’il imposa d’une façon démagogique au peuple soviétique, déjà mené à l’extrême par ses prédécesseurs khroutscheviens toutes couleurs confondues !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s