Voilà donc pourquoi Mikhaïl Gorbatchev ne pouvait que se heurter aux « staliniens »

À quoi Mikhaïl Gorbatchev faisait-il plus précisément allusion lorsqu’il déclarait que, par-delà le contexte familial et agricole, dans lequel il avait vécu…
« […] c’est à l’université de Moscou que j’ai acquis ces connaissances de base et cet élan spirituel qui furent déterminants pour le choix du chemin à suivre. »

« Spirituel » ?… Sans doute faudrait-il parler plus simplement d’«état d’esprit »… Ainsi, le mémorialiste écrivait-il dès la phrase suivante :
« Une chose est sûre : sans ces cinq années, le Gorbatchev homme politique n’aurait pas existé. »

Chez lui, loin de la capitale, il avait d’abord appris l’individualisme économique… À Moscou, il venait de découvrir qu’il était possible de ne pas s’en tenir à cette forme d’amateurisme. La professionnalisation politique pouvait lui ouvrir de tout autres horizons pour peu qu’il sache gravir les échelons ainsi qu’ils étaient désormais conçus, c’est-à-dire en dehors de l’ancienne voie tracée par Lénine et maintenue par Staline : celle-ci devait, dans tous les cas, privilégier la montée des ouvriers et des paysans et de leurs enfants dans les diverses instances du parti communiste et du pouvoir d’État…

Ainsi, désormais, les diplômes offraient-ils – comme dans les pays occidentaux – une rente de situation… Certes, en URSS, cette rente n’avait pas encore osé dire son vrai nom, mais elle comptait bien finir par se faire valoir…

Revenu diplôme en poche dans sa province d’origine, l’ambitieux personnage se dirigeait immédiatement vers le bas d’une échelle qui pouvait le mener très haut. Et le voici aussitôt à pied d’œuvre :
« J’entrai en contact avec le kraïkom du Komsomol où travaillaient de vieux amis d’antan. Mon diplôme de l’université de Moscou et le récit de mon travail au Komsomol de la fac ne manquèrent pas de les intéresser. Viktor Mironenko, le premier secrétaire du kraïkom du Komsomol, exprima le souhait de me rencontrer. Il me proposa de seconder le chef du département d’agitation et de propagande du kraïkom. J’acceptai. » (Gorbatchev, page 86)

Nous constatons qu’aussitôt la rente de situation aura fonctionné… non sans que, tout à la fois, l’huile nécessaire ait été utilisée pour donner à la machine toute la souplesse possible :
« […] il me fallait obtenir l’aval de mon employeur désigné, le parquet du territoire. En fait, il s’agissait d’une pure formalité dans la mesure où Mironenko avait déjà obtenu l’accord du kraïkom du parti. » (Gorbatchev, page 86) 

Autrement dit, le brave Mikhaïl était déjà attendu par les petits « copains » du cru… c’est-à-dire par les plus jeunes… puisque le Komsomol est la structure de base du parti communiste pour les jeunes… Or, la rente le pousse aussitôt chez les moins jeunes…
« Généralement, je représentais le Komsomol, mais je remplissais aussi des missions pour le compte du kraïkom du parti. » (Gorbatchev, page 88)

Ce qui avait pu autrefois être l’accélérateur du prolétariat était donc bien devenu l’accélérateur des carriéristes de la petite bourgeoisie… qui se trouvaient en situation – c’est le cas de Gorbatchev – d’agir du côté de l’« agitation et de la propagande ». C’est lui-même qui vient de nous le dire.

Mais cela n’aura eu qu’un temps…
« Progressivement, le côté « éducatif » du travail du Komsomol fut supplanté par les campagnes économiques lancées par Nikita Khrouchtchev. » (Gorbatchev, page 88)

À nouveau, nous sentons qu’il y aura eu une réticence – à l’intérieur du parti – quant à la fiabilité politique de la jeune génération. Peut-être cette réticence s’exprimait-elle davantage en province. Ici, sans doute, le prolétariat ouvrier et paysan était trop éloigné de l’univers des diplômés et de leurs professeurs pour accepter un peu trop facilement de plier devant les nouvelles doctrines peu à peu diffusées par les pourfendeurs de la réalité soviétique, bien sûr très pesante à leur goût.

On sent que ce frein qui lui est imposé rend le jeune Mikhaïl Gorbatchev amer. L’échelle menaçait de ne pas se transformer très vite en… escalator. Ça coinçait déjà au niveau du Komsomol :
« Au fond, l’organisation des jeunesses communistes ne jouissait d’aucune autonomie et remplissait le rôle de sous-traitant du parti. » (Gorbatchev, page 88)

Et tout-à-coup, le blablabla ne suffisait plus :
« Investies de la direction de l’économie, les organisations du parti jaugeaient tout au travers du prisme des réalisations économiques et en attendaient autant du Komsomol. » (Gorbatchev, page 88)

Autrement dit, nous n’en étions pas encore au temps rêvé de la « glasnost », quand il deviendrait possible – et même très nécessaire – de dire tout et n’importe quoi. Il est d’ailleurs tentant d’essayer dès maintenant d’ouvrir la voie, se dit le jeune dirigeant :
« Comme il fallait faire quelque chose, je consultai des spécialistes. Ils furent unanimes : la jeunesse a besoin de communiquer. Nous décidâmes de lancer des cercles d’initiation et pas seulement dans le domaine politique. En d’autres termes : ouvrir une « fenêtre sur le monde ». » (Gorbatchev, page 89)

Était-ce si simple ? Cette fenêtre ouverte ne risquait-elle pas de permettre à quelque loup d’entrer dans la bergerie ? Il semble, en tout cas, que la manœuvre tentée ici n’ait pas été du goût de tout le monde. C’est qu’il n’y avait pas que des Mironenko :
« Un ou deux jours plus tard, je fus convoqué au kraïkom du parti. » (Gorbatchev, page 89)

Une petite remarque s’impose : nous constatons que, dès le début, Gorbatchev n’aura pas hésité à se lancer – et avec lui, quelques autres – dans une politique très personnelle, et donc sans consultation du cadre collectif qui, dans le système soviétique, se déployait jusqu’au Congrès du Parti communiste d’Union soviétique, organe souverain…

Comme dirait l’autre : voici Gorbatchev aussitôt devenu la proie des « staliniens », n’est-ce pas ?

Qui, eux, tenaient au collectif comme à la prunelle de leurs yeux !

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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