Le jeune Mikhaïl Gorbatchev au cœur de la spirale du marché noir et de la corruption

Au moment où Joseph Staline disparaît (5 mars 1953), Mikhaïl Gorbatchev est un jeune étudiant, riche du pactole nécessaire à l’installation du couple qu’il s’apprête à former avec Raïssa, sa fiancée. Il sait que sa carrière est déjà toute tracée à l’intérieur du Parti communiste…

Mais, au fait, comment cela est-il possible ? D’où vient que l’Union soviétique ait pu ouvrir un tel parcours à un personnage qui appartient très manifestement à une famille – et sa future épouse tout autant – qui s’est maintenue avec une extrême fermeté dans l’opposition à l’État ouvrier et paysan depuis le temps de la Révolution d’Octobre 1917 ? Pour l’instant, nous l’ignorons. Mais sans doute le personnage en question va-t-il nous aider à trouver la réponse.

En tout cas, ainsi qu’il nous l’a dit : « J’étais nommé au parquet de l’URSS. » Qu’allait-il donc devoir y faire ? Lisons-le :
« La réhabilitation des victimes de la répression stalinienne venait de commencer et nous devions être versés dans les nouveaux départements appelés à exercer le contrôle du ministère public sur la légalité des enquêtes menées par les organes de sécurité. » (Gorbatchev, page 81)

On le voit : dès la mort de Staline, c’est le monde à l’envers… Le chat n’y est plus, aussitôt les souris s’apprêtent à danser. C’est-à-dire qu’il y a eu, manifestement, un basculement de classe à l’intérieur même de l’Union soviétique… Les anciens opposants – autrefois rudement pourchassés – semblent se trouver en passe de tenir le haut du pavé.

Ici, une note des traducteurs de la version française des Mémoires du Secrétaire général nous éclaire sur ce que sont les « organes de sécurité » qui sont alors soumis à un contrôle de la nouvelle vague des Gorbatchev et Cie :
« Cette formule désigne le KGB (Comité de Sécurité de l’État). En 1953, après la mort de Staline et l’exécution de Beria, les nouveaux dirigeants, se méfiant du pouvoir excessif de la police politique, décidèrent de transformer le ministère de la Sécurité d’État en un simple Comité près le Conseil des ministres de l’URSS. Le KGB ainsi créé au début de 1954 ne tarda pourtant pas à reprendre son ancienne importance, même s’il employait désormais des méthodes moins « cannibales ». » (page 81)

C’est dire qu’il y a eu des résistances à la montée des jeunes cadres venus, en quelque sorte, de nulle part… Ainsi, lorsque l’heure du jeune Gorbatchev paraît avoir enfin sonné :
« Mon dernier examen eut lieu le 30 juin 1955 » (Gorbatchev, page 81),
il lui faut en rabattre quelque peu…
« […] le gouvernement avait pris une mesure secrète interdisant catégoriquement de recruter dans les organes judiciaires centraux les diplômés fraîchement émoulus des facultés de droit. On pensait alors que la présence au parquet de trop de « blancs-becs » sans expérience, qui recevaient du jour au lendemain le pouvoir de décider du destin d’individus bien réels, était l’une des nombreuses raisons du déchaînement de la terreur de masse des années trente. » (Gorbatchev, page 81)

Ici, ce n’est certainement pas le seul côté « blanc-bec » qui se trouve en question. Il s’agit simplement de la classe d’origine des nouveaux dirigeants… qui, dans les années trente, étaient essentiellement issus de la classe ouvrière ou de la paysannerie pauvre…

J’y reviendrai.

Mikhaïl et Raïssa sont désormais époux et épouse :
« Nous décidâmes de nous installer à Stavropol. » (Gorbatchev, page 82)

Il s’agit, pour lui, d’un retour aux sources après des études supérieures à Moscou. L’occasion de jeter un regard sur le chemin parcouru après quelques années d’éloignement :
« Quant à mes aînés, conducteurs de machines agricoles, ils m’ont appris à travailler et à faire mien le système de valeurs du travailleur, et je leur en sais gré. Pourtant, c’est à l’université de Moscou que j’ai acquis ces connaissances de base et cet élan spirituel qui furent déterminants pour le choix du chemin à suivre. Une chose est sûre : sans ces cinq années, le Gorbatchev homme politique n’aurait pas existé. » (Gorbatchev, pages 82-83)

Comme nous le savons, chez lui, il a surtout appris que l’entreprise privée est ce qu’il y a de mieux, qu’il ne faut pas hésiter à se glisser dans les corps d’élite (les tractoristes, par exemple), et que rien ne vaut un paiement… en espèces.

Quant à son séjour à Moscou, il lui aura permis de prendre conscience de ce qu’étaient devenus les circuits de la réussite à l’intérieur du Parti communiste depuis la disparition de Joseph Staline. C’est ce que nous allons découvrir en même temps que lui.

Nous le retrouvons en 1955 :
« Ma période d’essai au parquet du territoire commença le 5 août. Le soir, je sillonnais la ville à la recherche d’un toit. » (Gorbatchev, page 85)

Ceci se passe à Stavropol, la région natale de notre héros, qui se trouve dans l’impossibilité d’obtenir, en s’en remettant au marché ordinaire, un logement pour son épouse et lui…
« Des collègues finirent par me conseiller de prendre un intermédiaire. Le parquet et la milice, qui bataillaient ferme contre ces gens-là, possédaient leurs fiches : voilà comment j’obtins une bonne adresse, celle d’une dame fort efficace demeurant au 26, rue Ipatov. » (Gorbatchev, page 85)

Ici encore nous voyons comment le marché noir avait envahi toute une partie de l’économie soviétique… Et comment, surtout, la justice et la police, aussi dé-soviétisées que possible – y prenaient une place… conséquente, en entrant elles-mêmes dans le jeu de personnages aussi peu recommandables qu’un Gorbatchev à qui l’intermédiaire en question ne pouvait évidemment rien refuser compte tenu du rang qu’il allait occuper dans la justice locale :
« Elle comprit immédiatement que mon but n’était pas de lui créer des ennuis, mais d’avoir recours à ses services. Moyennant cinquante roubles, elle me fournit trois adresses. L’une d’entre elles, rue Kazanskaïa, devait devenir la nôtre pendant plusieurs années. » (Gorbatchev, page 85)

Certes, s’il faut en croire l’heureux élu :
« Nos logeurs étaient des enseignants à la retraite, des gens charmants. » (Gorbatchev, page 85)

Mais ils n’en étaient pas moins, eux aussi, hors la loi :
« Ils nous sous-louèrent une chambre de onze mètres carrés, dont le tiers était occupé par un poêle russe. » (Gorbatchev, page 85)

D’où pouvait donc venir cette soudaine explosion de la corruption dans l’Union soviétique des lendemains plus ou moins immédiats de la Seconde Guerre mondiale ? Et comment se fait-il que les cadres du Parti communiste aient pu en devenir un des principaux supports ?

Il semble que nous allons pouvoir compter sur Mikhaïl Gorbatchev pour tout nous dire…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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