Le commerce parallèle plus que florissant des Gorbatchev et Cie au lendemain de la victoire de 1945

Reprenons le fil des commentaires que Mikhaïl Gorbatchev nous apporte quant à la situation de l’Union soviétique aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. Ils nous fournissent le point de vue de l’une de ces familles qui, dans les années 1930, avaient refusé de rejoindre les fermes collectives, c’est-à-dire d’une classe entière qui refuse le soviétisme, et qui s’est organisée pour tenir jusqu’à ce que, peut-être, l’étreinte de la dictature du prolétariat cède le pas au retour de l’économie de marché et, ainsi que Vladimir Ilitch Lénine en avait averti ses camarades bolcheviks, au retour triomphal du capitalisme.

Abordant la question de la disponibilité du fourrage, Mikhaïl Gorbatchev écrit :
« Je me demande comment nous parvenions à nous le procurer car tous les habitants du village ne s’occupaient que d’une seule chose : sauver le rare bétail qui leur appartenait en propre. Dans les étables du kolkhoze, on retirait tous les jours des carcasses d’animaux crevés. » (Gorbatchev, page 57)

Comment mieux dire l’opposition entre les deux classes en présence ? Comment mieux faire saisir qu’il s’agissait assez manifestement d’une lutte à mort à l’occasion de laquelle le bétail de la collectivité était condamné à dépérir au profit de certains intérêts privés ?… Comment ne pas voir que ce phénomène sous-entend que les derniers cités étaient parfaitement organisés pour se saisir du fourrage… au détriment des kolkhozes ?

Poursuivant son récit, Mikhaïl Gorbatchev reste décidément dans la même tonalité :
« Pour dur qu’il fût, le travail des champs n’apportait pas forcément le bien-être dans les foyers kolkhoziens. En réalité, les cultivateurs ne comptaient que sur leur lopin personnel. » (Gorbatchev, page 59)

Ainsi découvrons-nous que la séparation ne se plaçait pas nécessairement entre les travailleurs des kolkhozes et ceux des fermes individuelles. Il était possible d’être tout à la fois kolkhozien et travailleur indépendant, ce qui veut dire que la lutte de classe pouvait très bien avoir lieu à l’intérieur même des kolkhozes, certains des partisans de l’économie de marché s’efforçant d’y désorganiser, d’une façon ou d’une autre, le travail collectif… jusqu’à ce que se produise, du côté de celui-ci, le phénomène, rapporté plus haut par Mikhaïl Gorbatchev, de la découverte des « carcasses d’animaux crevés ».

À ce rythme-là, la « production privée » devenait un vrai trésor… Ce que Mikhaïl Gorbatchev se garde bien de nous dire… Il nous dit même tout le contraire, en plaignant les pauvres cultivateurs de la sphère privée :
« Même en y faisant pousser tout le nécessaire, ils parvenaient à peine à joindre les deux bouts. » (Gorbatchev, page 59)

Mais la suite de son propos ne peut que faire naître un doute quant au sens profond de la situation qu’il décrit :
« Pourtant, ils étaient lourdement taxés et devaient fournir à l’État une partie de leur production. Chaque foyer était tenu de fournir cent vingt litres de lait, du beurre et de la viande… même s’il n’avait pas de bétail ! » (Gorbatchev, page 59)

Comme on le remarque, selon les Gorbatchev, l’État ouvrier et paysan était décidément prêt à tout !…
« Les arbres fruitiers étaient frappés de taxes annuelles qu’il fallait payer même s’ils ne donnaient pas de fruits tous les ans : il était donc préférable d’arracher les vergers. » (Gorbatchev, page 60)

Ainsi, selon l’un de leurs principaux rejetons, les opposants au soviétisme n’auront surtout pas hésité à reprendre le sabotage des années trente à l’occasion duquel les deux grands-pères de Mikhaïl Gorbatchev avaient connu les foudres de la justice soviétique…

Sabotage et puis tentatives de désertion alors que le pays tout entier était à nouveau menacé de famine…
« Et il n’était même pas permis de fuir : les paysans n’avaient pas de papiers. Et sans livrer d’identité, non seulement le premier milicien venu pouvait vous arrêter, mais encore il était impossible de trouver de l’embauche en ville. » (Gorbatchev, page 60)

Saboteurs et fuyards… comment imaginer qu’ils auraient pu être accueillis à bras ouverts ici ou là ?

Mais Mikhaïl Gorbatchev poursuit son récit sans broncher :
« La seule chance de quitter le village consistait à être recruté par le fameux « Orgnabor » [département de la migration et du recrutement organisé] pour un « grand chantier » quelconque. En quoi était-ce différent du servage ? »

Compte tenu des circonstances générales dans lesquelles tout ceci se produit, nous ne comprenons pas très bien ce que ce dernier terme vient faire ici…

Mais, tout à coup, nous découvrons que Mikhaïl Gorbatchev est occupé à plaider un dossier qui n’est décidément pas le sien, puisque, entre-temps, une mutation s’était produite au sein de sa famille :
« Notre famille, pourtant, s’en tirait un peu mieux que d’autres : contrairement aux paysans, les conducteurs de machines et de tracteurs étaient rémunérés non seulement en nature, mais aussi en espèces. Il s’agissait toutefois de salaires de misère et, si l’on voulait acheter des vêtements ou de la vaisselle, il fallait de toute façon vendre des produits du lopin individuel. Et, pour cela, aller au marché de Rostov, de Stalingrad ou de Chakhty. » (Gorbatchev, page 60)

Décidément, nous avons affaire ici à de véritables entrepreneurs… qui voient leurs petites affaires fructifier dans un contexte général déplorable :
« 1946 fut une mauvaise année : la sécheresse frappa les régions céréalières. » (Gorbatchev, page 61)

D’où le caractère remarquable de leur réussite :
« Dans le territoire de Stavropol, la récolte fut tout aussi déplorable que partout ailleurs, mais cela n’empêcha pas les gens de Stalingrad d’affluer en masse chez nous pour tenter d’échanger contre du blé tout ce qu’ils possédaient. » (Gorbatchev, page 62)

« Tout ce qu’ils possédaient »… voilà qui n’aura pu qu’être très rentable pour les Gorbatchev et Cie, dans ce contexte où il n’y avait plus, pour la classe des enrichis à laquelle ils appartenaient, qu’à espérer la disparition rapide du soviétisme et de son principal garant : Joseph Staline.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


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