Étrange Grande Guerre patriotique (1941-1945) chez les Gorbatchev…

Par-delà la famine qui avait frappé, en 1933, la famille de son grand-père paternel en tuant, à ce qu’il semble, trois des enfants, Mikhaïl Gorbatchev nous rapporte un événement qui nous permettra peut-être d’y voir un peu plus clair dans la situation politique de l’Union soviétique de cette époque où Adolf Hitler était parvenu à se rendre maître d’une Allemagne désormais nazie. En ce qui concerne le grand-père Andreï Moïsseïevitch Gorbatchev
« On dit qu’un malheur ne vient jamais seul : au printemps de 1934, il fut arrêté sous prétexte qu’il n’avait pas rempli le plan des semis fixé aux exploitants individuels (il était d’ailleurs impossible à respecter faute de semences). Accusé de « sabotage », grand-père Andreï fut envoyé aux travaux forcés comme bûcheron dans la région d’Irkoutsk, en Sibérie. Grand-mère Stepanida resta seule avec deux enfants, Anastasia et Alexandra. Comme personne ne se souciait de leur sort, mon père Sergueï les prit en charge. » (Gorbatchev, page 48)

Nous nous souvenons bien de la place relativement importante que Mikhaïl Gorbatchev donnait à la sécheresse parmi les causes éventuelles de la famine survenue dans sa région natale – celle de Stavropol – en 1933… Par contre, il n’avait pas cru devoir trop insister sur l’argument – aujourd’hui constamment utilisé – d’un plan machiavélique mis en œuvre par… Staline lui-même.

À travers ce qu’il vient de nous rapporter des malheurs de son grand-père paternel, nous découvrons qu’il pourrait bien y avoir eu autre chose…

Il paraît que certains « exploitants individuels » – et les Gorbatchev en particulier, dont nous savons qu’ils voulaient absolument se tenir à l’écart des fermes collectives – auraient délibérément saboté le temps des semailles… D’où des récoltes largement amputées… Et – pourquoi pas ? – la famine subséquente, peut-être…

Refus de participer à un travail dont le résultat d’ensemble devait être d’assurer la vie de toute une population… Famine réellement ressentie, selon le témoignage plus ou moins crédible de Mikhaïl Gorbatchev, jusqu’à avoir tué trois enfants de la famille de l’un des possibles saboteurs… La moindre des punitions ne devait-elle pas être de condamner celui-ci à subir la contrainte d’un travail « forcé » ? Nous constatons que cela n’aura pas empêché un certaine magnanimité du pouvoir central :
« Cependant, comme grand-père Andreï travaillait dur dans son camp, il fut relâché dès 1935 avant la fin de sa peine. » (Gorbatchev, page 48)

Ensuite, et toujours en compagnie du même narrateur, nous bondissons de six années, pour en arriver aux développements de l’attaque porté par l’Allemagne nazie contre l’Union soviétique dès le premier jour du printemps de 1941 :
« En poursuivant leur offensive vers l’est, les troupes allemandes laissèrent à Privolnoïe une petite garnison. Elle fut remplacée, un peu plus tard, par un détachement d’origine indéterminée dont les soldats, je m’en souviens parfaitement, parlaient ukrainien et portaient des insignes spéciaux sur leurs uniformes de la Wehrmacht. » (Gorbatchev, page 51)

Cette région russe de Stavropol est donc livrée aux Ukrainiens ralliés à la cause nazie… alors que l’Ukraine était jusqu’alors l’une des Républiques soviétiques… Sur place, tout ce qui est antisoviétique voit enfin le jour se lever sur un avenir que certains n’espéraient plus avoir le bonheur de vivre. Mikhaïl Gorbatchev, qui est alors âgé de dix ans, aura vécu tout cela directement :
« Les déserteurs et ceux qui se cachaient dans les caves depuis plusieurs mois commencèrent à réapparaître. Nombre d’entre eux se mirent au service des nouvelles autorités, généralement dans la police. » (Gorbatchev, page 51)

Il s’agissait de ceux qui avaient déserté l’Armée rouge… Et les Gorbatchev, que pouvaient-ils bien penser de tout cela ? Auront-ils fait de la résistance en face de l’envahisseur nazi, avec les très faibles moyens qu’il leur restait. Il semblerait que oui :
« Après le retour de grand-mère Vassilissa, les policiers perquisitionnèrent chez nous, mettant tout sens dessus dessous. J’ignore ce qu’ils cherchaient. En partant, ils s’installèrent dans un char à bancs, ordonnant à grand-mère de les suivre à pied jusqu’au commissariat. Elle dut traverser ainsi le village avant de subir un interrogatoire. » (Gorbatchev, pages 51-52)

Il paraît qu’il n’y a eu aucune suite… Les nazis n’avaient donc pas le moindre reproche à faire aux Gorbatchev… Mais quelles étaient les cibles privilégiées par les Allemands et leurs hommes de main ukrainiens ou de langue ukrainienne ? Mikhaïl Gorbatchev écrit :
« Des rumeurs commençaient aussi à nous parvenir sur des exécutions en masse dans les villes voisines (après la libération, elles se sont confirmées : des milliers de personnes, surtout juives, ont bel et bien été fusillées à Mineralnye Vody) et sur la répression qui se préparait contre les familles de communistes. » (Gorbatchev, page 52)

Pas la sienne, donc…

Or, bientôt, tandis que la bataille de Stalingrad s’apprête à se révéler comme une catastrophe militaire stratégique d’une ampleur inouïe pour Hitler, un coup terrible se prépare :
« Pour parer à toute éventualité, maman et grand-père Andreï me cachèrent dans une ferme à l’orée du village. L’opération contre les « Rouges » devait avoir lieu, semble-t-il, le 26 janvier 1943. Heureusement, le 21 janvier, nos troupes libérèrent Privolnoïe. » (Gorbatchev, page 52)

Évidemment, rien ne nous dit que les Gorbatchev étaient eux-mêmes du côté de ces « Rouges » qui ne sont évoqués ici que comme s’il s’agissait d’individus venus d’une autre planète… Peut-être serait-il plus sage de songer à la persistance chez eux d’une volonté de faire fructifier, d’abord et avant tout, la petite entreprise familiale. Et en effet, leur héritier y vient très vite :
« Nous survécûmes grâce à la débrouillardise de ma mère, qui avait alors trente-trois ans, et aussi à une part de chance. Avec d’autres villageois, elle partit au début du printemps, au moment du dégel, sur une charrette tirée par deux bœufs survivants en direction du Kouban où la rumeur disait que la récolte de maïs était belle. » (Gorbatchev, page 53)

Il faut se garder de ne voir là qu’une mère qui voudrait, à tout prix, donner à manger à ses chers enfants… Mais faut-il aller jusqu’à parler d’une volonté délibérée de faire son chemin dans les dangereuses manœuvres du marché noir ?
« Elle tira du coffre paternel une paire de bottes en box-calf et un costume tout neuf pour les troquer contre du grain. Ces effets avaient une certaine valeur, car elle put les échanger contre un sac de trois pouds de maïs. Nous étions sauvés ! » (Gorbatchev, page 53)

Dans quel sens faut-il prendre cette dernière exclamation ? Et pourquoi avoir évoqué la « débrouillardise » de la mère, ainsi que sa « part de chance » ?

Allons plus loin…

N’y aura-t-il eu que cet aller-retour ? Et à quelle valeur marchande ce sac de trois pouds de maïs pouvait-il correspondre (dans la France de 1943 et dans l’URSS de ce temps-là) ? Il s’agit d’environ 50 kilogrammes… Ce n’est rien, et c’est beaucoup… s’il s’agit de survivre… et de payer pour obtenir le moindre kilo détenu par madame Gorbatchev mère…

Mais laissons cela, et voyons quelle leçon la famille du futur secrétaire général du Comité central a voulu retenir de ce temps-là :
« Les soldats du front connurent les épreuves les plus terribles et les habitants de la terre entière sont redevables à cette génération d’hommes et de femmes. Jusqu’à sa mort, mon père ne put se délivrer du poids de ce qu’il avait vécu pendant cette période. » (Gorbatchev, page 56)

Quant à lui-même :
« J’ai quatorze ans à la fin de la guerre. En laissant son empreinte sur nos caractères et notre vision des choses, elle a marqué ma génération au fer rouge. » (Gorbatchev, pages 56-57)

« Fer rouge »… Pas celui du soviétisme, en tout cas.

Car, ainsi que nous allons le voir, les Gorbatchev n’ont toujours pas renoncé à faire fructifier leur petit capital…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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