Joseph Staline et la famille Gorbatchev face à la collectivisation de l’agriculture : le clash ?

Après avoir vu les démêlés qui avaient opposé à la justice soviétique le grand père maternel de Mikhaïl Gorbatchev et l’un des grands-pères – condamné à mort et exécuté – de sa future épouse Raïssa, nous nous penchons sur le grand-père paternel du premier nommé et sur sa famille. Il s’appelait Andreï Moïsseïevitch Gorbatchev.

Voici le tout premier élément significatif que nous donne son petit-fils Mikhaïl :
« Grand-père Andreï, n’acceptant pas la collectivisation, avait décidé de rester un exploitant individuel. » (page 47)

Ceci nous aura au moins permis d’apprendre que la collectivisation n’avait pas été… obligatoire. Et ce sera sans doute, pour certaines et certains d’entre nous, une petite surprise. Avec les Gorbatchev, nous nous trouvons en effet en présence d’une exploitation agricole de caractère familial qui subsiste, avec quelques autres sans doute, au milieu d’un espace territorial assez largement collectivisé et promis à plus de collectivisation encore, ainsi que les autorités – c’est-à-dire la majorité ouvrière et paysanne de l’Union soviétique – en a décidé à travers les différents congrès du parti communiste.

Ainsi, à leur façon, les Gorbatchev font-ils de la résistance, en attendant sans doute des temps meilleurs…

Le cadre familial s’accroît ensuite sur une base d’abord inchangée…
« En 1929, son fils aîné, Sergueï, mon futur père, épousa la fille de Gopkalo, notre voisin. Dans les premiers temps, les jeunes mariés vécurent chez grand-père Andreï, mais bientôt ils décidèrent de fonder un foyer et il fallut partager la terre. » (page 47)

C’est-à-dire que l’instrument de travail a dû être lui-même réparti entre les différents protagonistes pour éviter au jeune couple de devoir rejoindre le secteur collectivisé… Décidément, ces gens-là conservent une très grande détermination dans le plan de lutte qu’ils se sont donné…

Mikhaïl Gorbatchev poursuit son récit, et nous entrons avec lui dans les toutes premières années du règne, en Allemagne, d’Adolf Hitler (30 janvier 1933) :
« En 1933, une terrible disette s’abattit sur la région de Stavropol. À ce jour, ses causes ne sont pas claires et les historiens en débattent encore. » (Gorbatchev, page 47)

Ce débat est évidemment un débat de classes. C’est-à-dire qu’il s’insère directement dans les luttes de classes qui ne cessent de faire rage, aujourd’hui, autour du récit historique… qui ne cesse de nous parler des crimes du… stalinisme, c’est-à-dire de cet État ouvrier et paysan qui ne faisait pas plaisir à tout le monde.

En tout cas, en ce qui concerne la disette survenue dans la région de Stavropol alors qu’il avait quatre ans, Mikhaïl Gorbatchev reste très prudent :
« Fut-elle délibérément planifiée de manière à briser définitivement la paysannerie ? Ou bien les conditions climatiques en furent-elle la cause principale ? Je ne sais pas ce qui se passa dans d’autres régions, mais je peux dire que, chez nous, la sécheresse joua un rôle certain. » (Gorbatchev, pages 47-48)

À cet endroit, notre homme paraît faire une fleur au régime soviétique… Ce serait plutôt la sécheresse que le « plan ».

Mais arrêtons-nous un instant sur celui-ci : Quelle partie de la paysannerie aurait-il fallu briser ? Au-delà : quelle était précisément la position de la dictature conduite par le prolétariat révolutionnaire relativement à l’ensemble de la paysannerie ? Enfin : quelle était la position de la famille Gorbatchev au milieu de tout cela ?

Avec Joseph Staline, qui présentait, le 16 janvier 1934, devant le XVIIe Congrès du Parti communiste (bolchevik) de l’Union soviétique le rapport sur l’activité du Comité central, envisageons l’évolution qu’avait connue l’agriculture restée individuelle et familiale par rapport à celle qui avait été collectivisée, et nous constaterons que les Gorbatchev se trouvaient au cœur d’une rude bataille…

Joseph Staline (1878-1953)

Le pourcentage des exploitations passées à la collectivisation en 1929 (deux ans avant la naissance du petit Mikhaïl) était de 3,9%… peu de chose, dira-t-on. L’année suivante, il avait déjà bondi à 23,6% ! Et lorsque l’heureux enfant naît (1931), il est à 52,7% ! Puis ce serait 61,5% (1932) et 65% (1933)… Ce qui montre que le plus facile avait été fait au début, mais qu’à compter des 2/3 la résistance avait réussi à s’organiser quelque peu…

Joseph Staline en convient lui-même :
« Qu’attestent ces tableaux ? Ils attestent que la période de réorganisation de l’agriculture, où le nombre des kolkhozes [exploitations agricoles collectives] et leurs effectifs augmentaient à une cadence prodigieuse, est achevée, qu’elle l’était déjà en 1932. »

Du prodige – qui n’était peut-être pas un si bon signe -, il allait falloir passer à une progression plus mesurée dont l’instrument principal existait désormais : les exploitations collectives elles-mêmes. C’est ce qu’affirme Staline :
« Par conséquent, le processus ultérieur de collectivisation est un processus d’absorption progressive et de rééducation des exploitations paysannes individuelles subsistant encore, par les kolkhozes. »

La conclusion tombe de façon très abrupte :
« Cela veut dire que les kolkhozes ont triomphé définitivement et sans retour. »

Encore ne s’agit-il là que de compter les exploitations individuelles une à une… Mais que représentaient réellement chacune d’elles en moyenne ? Quelle était leur superficie et leur production réelles ? Et de quelle nature, cette production ?

Avec son bon sens ordinaire, Staline le souligne :
« Ces tableaux nous montrent encore que les 65% des exploitations paysannes groupées dans les kolkhozes possèdent 73,9% de la totalité des surfaces cultivées en céréales, alors que toute la masse des exploitations individuelles qui subsistent, soit 35% de l’ensemble de la population paysanne, ne possèdent que 15,5% de la totalité des surfaces cultivées en céréales. » 

Or, aux exploitations collectives (kolkhozes), il faut ajouter les fermes d’État (sovkhozes) plus soviétisées encore…
« Ces tableaux attestent, en outre, que les sovkhozes et les kolkhozes possèdent ensemble 84,5% de toutes les surfaces cultivées en céréales de l’U.R.S.S. Cela veut dire que les kolkhozes et les sovkhozes réunis sont devenus une force qui décide du sort de l’ensemble de l’agriculture, de toutes ses branches. »

En face de cela, les 35% d’exploitations qui se tenaient campées sur leur position antisoviétique allaient-elles rester les bras ballants ? Mais de quelle résistance pouvait-il s’agir ? Quelles en seraient les formes ? C’est le moment de nous tourner vers Mikhaïl Gorbatchev qui va nous fournir quelques indications… bien dans sa façon qui n’est pas la plus franche… Sécheresse, certainement, a-t-il admis d’abord…
« Mais un autre élément entra en ligne de compte : la collectivisation de masse, en minant les bases séculaires de la vie rurale, détruisit les formes traditionnelles d’exploitation et de subsistance. Ce facteur s’ajouta aux aléas climatiques pour tenir, selon moi, le rôle déterminant du drame. » (Gorbatchev, page 48)

Le mot de « drame » est faible, sans doute…
« Car la famine fut épouvantable. Entre un tiers et la moitié des habitants de Privolnoïe périrent. Des familles entières disparurent et de nombreuses maisonnettes restèrent longtemps abandonnées dans le village (au moins jusqu’à la guerre), se délabrant chaque jour un peu plus. Trois des enfants d’Andreï Gorbatchev moururent de faim. » (Gorbatchev, page 48)

Il nous avait pourtant dit que « la sécheresse joua un rôle certain »… En face de ces trois décès, n’aurait-il pas fallu préciser davantage ? D’où venait donc prioritairement ou subsidiairement cette famine ? Du « plan » stalinien ou de la résistance des défenseurs de la propriété privée des moyens de production ?

Gageons que nous ne tarderons pas à le savoir.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.


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