Gorbatchev, fin 1986 : « Il nous faut commencer à considérer sérieusement les propositions venant des milieux de l’OTAN »

Ayant fait le ménage au sommet de l’État soviétique, et montré tout le goût qu’il avait pour les critiques radicales qui pouvaient être proférées par les Anglo-Saxons à l’endroit de son propre pays, Mikhaïl Gorbatchev peut enfin aborder à ce qui est, pour lui, rien moins que la Terre promise…
« Le 7 décembre 1987, notre Iliouchine-62 toucha la piste de la base aérienne d’Andrews, près de Washington. » (Gorbatchev, page 558)

Autant le dire tout de suite :
« Dans l’ensemble, notre premier voyage aux États-Unis, à Raïssa Maximovna et à moi, nous laissa beaucoup d’impressions favorables. Nous y retournâmes à plusieurs reprises, à l’est comme à l’ouest du pays. » (Gorbatchev, page 562)

Bonheur inexprimable…
« Comment oublier les émotions ressenties pendant ces journées si bien remplies ? » (Gorbatchev, page 565)

Prenons maintenant l’événement sous l’angle du camp occidental, et plus particulièrement du journal Le Monde qui publie le 10 décembre 1987, sous le titre « Pour le numéro un soviétique, le premier fruit d’une politique inlassablement défendue », un article écrit à Moscou par Sylvie Kauffman, sa correspondante pour l’Europe de l’Est. Nous pouvons y lire ceci :
« La place accordée dans la presse soviétique à la visite à Washington, des heures d’images diffusées et rediffusées par la télévision soviétique, y compris en direct – un procédé relativement inhabituel ici -, la manière dont les commentateurs se plaisent à souligner les honneurs et le tapis rouge déroulé devant le couple Gorbatchev aux États-Unis, laissent prévoir que le secrétaire général du Parti communiste soviétique a bien l’intention de capitaliser ces gains pour renforcer son image à l’intérieur du pays d’homme de paix qui est parvenu à réaliser une première historique. »

« Capitaliser ces gains  »… formule admirable !

La suite est moins sûre, comme nous le verrons bientôt, mais elle mérite d’être lue avec attention puisqu’elle reflète le point précis où en était l’ambitieux Secrétaire général du Comité central du Parti communiste…
« Les Soviétiques sont, de manière générale, très sensibles à ce que disent d’eux les étrangers, tout particulièrement les Américains, et au traitement qu’on leur réserve. De ce point de vue et la propagande aidant, M. Gorbatchev devrait retirer de cette opération un certain prestige auprès de ses compatriotes, même parmi ceux qui ne comptent pas parmi ses fervents admirateurs ou que la « perestroïka » n’enthousiasme guère. »

Mikhaïl Gorbatchev   –   Ronald Reagan

C’est que le 8 décembre 1987, à Washington, un traité avait été signé, entre les Soviétiques et les États-uniens, sur le contrôle de l’armement nucléaire. Or, de fait, il se rangeait dans un schéma précis dont nous allons voir ce qui le détermine. Une chose est sûre, cela ne plaisait pas à tout le monde, comme Gorbatchev avait pu en faire l’expérience :
« À mon retour, des têtes chaudes et des politiciens amateurs ne manquèrent pas de critiquer ce traité qui, selon eux, portait préjudice à la sécurité de l’URSS, rompait l’équilibre stratégique et n’avait été signé que pour la gloriole de la « nouvelle pensée ». » (Gorbatchev, page 559)

Comme Andreï Gratchev nous l’a indiqué précédemment, cette « nouvelle pensée » avait eu comme première expression la décision prise par Gorbatchev de ne pas appliquer les consignes à lui données par le Politburo quand il aurait pu dénoncer la volonté déterminée de Ronald Reagan de faire échouer les entretiens (11 et 12 octobre 1986) qu’il avait avec lui.

C’est à ce même Gratchev qu’il faut revenir pour découvrir le sens réel de la « nouvelle pensée ». Evoquant le Gorbatchev de ce temps-là, il écrit :
« Lors d’une des réunions du Politburo, suite à Reykjavik, il déclara : « Si nous ne voulons pas perdre la dynamique de l’impulsion de notre nouvelle politique et si nous nous soucions vraiment de la crédibilité de notre position, il nous faut commencer à considérer sérieusement les propositions venant des milieux de l’OTAN. » » (Gratchev, page 121)

Ici, il faut insister sur le caractère précis de ce qui est rapporté. Il s’agit, en effet, de notes prises par des participants directs à cette réunion, ainsi qu’il est précisé à la page 278 du livre cité :
« Records of Politburo sessions according to notes of Anatoli Chernyaev, Vadim Medvedev, Georgi Shakhnazarov (1985-1991). »

Or, en décembre 1988, au retour de Washington du couple hollywoodien, l’onde de choc de la mise en application de la « nouvelle politique » sur la scène internationale se trouva être plutôt violente :
« La signature du traité fut mise en danger par une dispute qui éclata avec des généraux soviétiques indignés, furieux des concessions de dernière minute que Gorbatchev fit aux Américains. » (Gratchev, page 122)

Andreï Gratchev précise :
« Ce qui mit les militaires en fureur fut que, pour la première fois, Gorbatchev avait pris une telle décision sans demander formellement à l’État-Major son opinion et sans attendre son consentement. » (Gratchev, page 122)

Et il montre l’urgence du précédent coup de balai :
« Sans conteste, ceci n’aurait pas pu se passer lorsque Oustinov était ministre de la Défense. » (Gratchev, page 122)

Constatons maintenant que c’était aussi une réponse à la situation intérieure… et à la volonté qu’avait Gorbatchev de développer un pouvoir très personnel (petit-bourgeois) pour surmonter le soviétisme ouvrier et paysan :
« À cause de l’accumulation des problèmes tout au long de la route chaotique de la perestroïka, le Secrétaire général devait de plus en plus souvent faire face à des situations qui l’obligeaient à prendre, seul, un nombre croissant de décisions unilatérales pour assurer les progrès dans le processus de désarmement. » (Gratchev, page 125)

Puisque, effectivement, à l’intérieur les freins à sa dérive étaient autrement puissants… comme nous le verrons bientôt.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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