Mikhaïl Gorbatchev : le balai et la serpillière…

Ainsi que nous l’avions vu précédemment, la vague internationale d’antisoviétisme qui s’est répandue à partir de la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986) a permis à Mikhaïl Gorbatchev de s’engager dans une dynamique de rupture avec la direction collective qui caractérisait l’URSS depuis sa naissance.

Je rappelle la phrase très significative d’Andreï Gratchev :
« C’est dans ce contexte que fut conçue l’idée du sommet de Reykjavik. » (Gratchev, page 107)

Alors que cette rencontre avec Ronald Reagan avait très mal tourné, et que les consignes reçues par Gorbatchev exigeaient qu’il se saisisse de cette occasion pour clamer bien fort que la responsabilité de l’échec incombait uniquement aux États-uniens, il avait aussitôt tourné casaque… annonçant que l’avenir allait enfin pouvoir être meilleur… tant cette réunion avait été satisfaisante.

Venons-en maintenant à Margaret Thatcher qui s’apprêtait à effectuer sa première visite à Moscou. À sa façon, il paraît qu’elle avait réussi une sorte de perestroïka au Royaume-Uni dont bien des éléments de vie se présentaient comme une survivance des lendemains « socialistes » de la Seconde Guerre mondiale.

Rien de tout ceci ne pouvait avoir échappé à Mikhaïl Gorbatchev, qui écrit dans ses Mémoires :
« Margaret Thatcher, chef du parti conservateur, dirigeait la Grande-Bretagne depuis 1979. Elle avait été élue sur une plate-forme qui consistait principalement à réduire les programmes sociaux et les interventions de l’État dans l’économie, tout en simulant les affaires privées. Le « thatchérisme » devint l’élément avant-coureur de la vague de néoconservatisme qui toucha alors le monde. » (Gorbatchev, page 547)

Il s’agissait d’en faire profiter l’Union soviétique à son tour… Moment essentiel…
« Elle arriva à Moscou à la fin du mois de mars 1987. » (Gorbatchev, page 547)

Sachant tous les avantages que Ronald Reagan avait pu tirer du nouveau maître du Kremlin qui n’aimait rien plus que d’applaudir à toutes les avanies que les Anglo-Saxons avaient l’extrême obligeance de lui faire subir, la « Dame de Fer » l’avait elle-même gâté au possible, et depuis un temps certain… Comment  Gorbatchev aurait-il pu éviter de lui faire remarquer que ses coups de bâtons avaient effectivement été reçus par lui en temps et en heure :
« Avant d’aborder les problèmes sérieux, je manifestai mon étonnement au sujet du discours qu’elle avait prononcé à Torquay, la semaine précédente : il était tout à fait dans l’esprit de la croisade anticommuniste du président Reagan. » (Gorbatchev, pages 547-548)

Évidemment, quoi qu’il paraisse en dire, le porte-parole de la petite bourgeoisie russe ne pouvait qu’être lui-même en plein accord avec cette façon plus qu’exagérée de s’en prendre à la politique de l’ancienne URSS qui représentait tout ce qu’il détestait :
« À Torquay, Mme Thatcher avait affirmé que l’Union soviétique voulait installer « une domination communiste mondiale » et que la « main de Moscou » était visible derrière pratiquement tous les conflits dans le monde. » (Gorbatchev, page 548)

De même qu’il n’avait rien trouvé à redire à cette affirmation :
« Mon invitée insista en déclarant que l’URSS livrait des armes aux pays du tiers monde, alors que l’Occident leur fournissait des vivres et les aidait à créer des institutions démocratiques. » (Gorbatchev, page 548)

Problème de personnel… Problème de schéma institutionnel… Il faudrait procéder, dans les meilleurs délais, à quelques révisions déchirantes pour les partisans de l’État ouvrier et paysan. Souvenons-nous : au tout début de juillet 1985, alors qu’il était ministre des Affaires étrangères depuis 1957, Andreï Gromyko avait été remplacé par Édouard Chevardnadze, un parfait néophyte en matière de diplomatie, mais un très fervent partisan de la perestroïka. Voici la suite particulièrement significative de son parcours, selon Andreï Gratchev :
« […] dès qu’il mit le pied au siège du M.A.E. (ministère des Affaires étrangères), Chevardnadze commença un « nettoyage » post-Gromyko qui ne se limita pas au remplacement traditionnel des anciens acolytes du ministre, tel Kornienko, par les siens. Il promut de brillants jeunes diplomates à des postes clés au ministère ou dans des ambassades. » (Gratchev, page 113)

Restait le ministère de la Défense… et son méchant titulaire…

À ce propos, voici ce que nous rapporte Mikhaïl Gorbatchev lui-même. Nous sommes le 28 mai 1987, un peu plus d’un an après Tchernobyl :
« Un événement imprévu motiva le départ de Sokolov : l’atterrissage sur la place Rouge du jeune allemand Mathias Rust à bord d’un avion léger. » (Gorbatchev, page 303)

Rapportant le même événement, Andreï Gratchev écrit pour sa part :
« […] le prestige du ministère de la Défense reçut un coup sévère en mai 1987 à l’occasion de la démission forcée du maréchal Sokolov, qui dut payer au prix fort l’échec humiliant de la défense anti-aérienne qui avait laissé Mathias Rust, pilote amateur allemand, se poser sur la Place Rouge à Moscou. » (Gratchev, page 114)

On voit d’ici l’extrême danger qu’aura couru l’Union soviétique

Or, le moment est décidément très bien choisi… Ce dont Mikhaïl Gorbatchev pourrait tout de même un peu s’étonner… Mais non, mais non… Il reste particulièrement discret sur une étrange coïncidence :
« J’appris la nouvelle lors d’une séance du comité politique consultatif du Pacte de Varsovie à laquelle participaient également Gromyko, Ryjkov, Chevardnadze, Sokolov et Medvedev. » (Gorbatchev, page 303)

Et il ne cache rien à personne de cet événement plus ou moins abracadabrant qui achève de nous offrir la caricature de l’État des ouvriers et des paysans :
« J’en informai les participants à la réunion […]. » (Gorbatchev, page 303)

« Participants » dont une note de bas de page nous précise bien qu’ils sont tout simplement les « dirigeants des pays socialistes ». 

Andreï Gratchev – l’un de ses conseillers, rappelons-le – s’étonne tout de même un peu :
« Sa réaction particulièrement brutale (en même temps que le ministre, un certain nombre de commandants militaires de haut rang furent limogés), comportement inhabituel chez Gorbatchev, était un geste politique calculé, destiné à amoindrir le rôle politique excessif acquis par les militaires dans la hiérarchie politique soviétique. » (Gratchev, page 114)

Or, désormais, il paraît que le ménage avait été fait au sommet du Parti :
« À notre retour, le Politburo réclama à l’unanimité la démission du ministre de la Défense et celle du commandant en chef de la défense aérienne, une enquête approfondie et le châtiment des coupables. Après une pause, je proposai la nomination de Iazov en remplacement de Sokolov. » (Gorbatchev, pages 303)

Remember Chevardnadze lors de son arrivée au ministère des Affaires étrangères…
« Ce choix surprit mes collègues, mais personne ne souleva d’objection. Iazov, qui occupait alors le poste de vice-ministre de la Défense chargé du personnel, n’avait jamais rempli de fonctions prestigieuses comme celles de chef d’état-major, de commandant du Groupe de forces occidental ou de chef de la région militaire de Moscou. Mais il avait des qualités qui expliquent mon choix. » (Gorbatchev, page 304)

En effet, Gorbatchev avait vu Iazov à l’œuvre dans les précédentes fonctions qu’il lui avait confiées…
« Au poste de vice-ministre de la Défense chargé du personnel, où je le fis nommer, il confirma ses capacités de gestionnaire en jouant un rôle particulièrement actif dans le renouvellement et le rajeunissement du corps de commandement, ce qui se traduisit par la mise à la retraite de mille deux cents officiers généraux. Tout cela explique sa nomination au portefeuille de la Défense. » (Gorbatchev, page 304)

Ceci a le mérite d’être très clair : il s’agissait de débarquer le soviétisme… pour rejoindre l’Occident.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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