1985 – Mikhaïl Gorbatchev se vend immédiatement aux Occidentaux

Devenu Secrétaire général du Comité central du Parti communiste d’Union soviétique (11 mars 1985), Mikhaïl Gorbatchev avait aussitôt fait le ménage au plus haut niveau de l’État soviétique, mais il lui restait impossible d’avoir les mains libres en politique étrangère tant que le vieux et très expérimenté Andreï Gromyko, la mémoire vivante de la diplomatie de l’URSS, restait présent… et vigilant. Depuis 1957 – quatre ans après la mort de Joseph Staline -, il occupait le poste de ministre des Affaires étrangères.

Procédant à ce que l’on pourrait appeler une « promotion à la romaine », Gorbatchev lui offre, en juillet 1985, le poste plutôt honorifique de président du Praesidium du Soviet suprême, ce qui en fait tout de même le Chef de l’État soviétique. Il allait donc falloir continuer à manœuvrer, d’autant qu’Andreï Gromyko s’était aussitôt trouvé mis en alerte sur le nouveau cours de la politique étrangère de son pays…

En effet, nous rapporte Andreï Gratchev, celui-ci…
« […] avait choisi son successeur au poste de ministre des Affaires étrangères, son premier adjoint, Georgi Kornienko, et s’avança même jusqu’à le féliciter à l’avance. Mais, à la grande  surprise de Gromyko, Gorbatchev ne tint aucun compte de cette recommandation et fit un choix complètement inattendu – Edouard Chevardnadze, secrétaire du Parti de Géorgie et aussi son ami intime. » (Gratchev, page 82)

Effectivement, il y avait un paradoxe… que certains journaux états-uniens n’ont pas tardé à mettre en avant, comme s’ils avaient flairé le piège tendu à la diplomatie soviétique par Mikhaïl Gorbatchev lui-même. Quant à Andreï Gratchev, qui était pourtant à l’époque un des membres du sérail, il feint de s’étonner :
« Assez curieusement, plusieurs experts de longue date du M.A.E. [ministère des Affaires étrangères], tels l’adjoint de Gromyko, Anatoli Kovalev, ou Iouli Vorontsov, alors ambassadeur soviétique en France, partageaient la remarque de Newsweek qu’ « aux yeux de Gorbatchev, la qualité première de Chevardnadze était peut-être bien son manque d’expérience diplomatique ». » (Gratchev, page 83)

Il s’agissait donc, pour le nouveau patron du Kremlin, de laisser le nouveau ministre des Affaires étrangères en dehors des grandes manœuvres… qui continuaient toujours de rencontrer le même ancien obstacle, nous explique le même Gratchev :
« Cependant, malgré la désignation du nouveau ministre des Affaires étrangères, Gorbatchev fut obligé, pendant un certain temps, de prendre en compte la présence de Gromyko qui demeurait un membre éminent et influent du Politburo. Ce qui explique pourquoi Gorbatchev dut s’assurer que les préparatifs de ses premières initiatives diplomatiques importantes en direction de l’Occident – dont sa visite en France, et ensuite à Genève pour la rencontre au sommet avec le président Reagan – fussent conduits en dehors des réseaux traditionnels du M.A.E. [ministère des Affaires étrangères] » (Gratchev, page 83)

Mikhaïl Gorbatchev      –      Ronald Reagan

Or, nous ne devons pas perdre de vue qu’aussitôt après la première entrevue Gorbatchev-Thatcher de décembre 1984, la Dame de fer, enchantée de découvrir cette personnalité assez manifestement traîtresse, s’était précipitée aux États-Unis pour annoncer au Président l’affaire incroyablement bonne qu’eux deux allaient bientôt pouvoir faire. Du point de vue du duo désormais hollywoodien Gorby-Raïssa, il restait à convaincre le vieil homme de Washington… en escomptant qu’Andreï Gromyko resterait totalement en dehors du coup. Ceci impliquait de recourir à une manœuvre dont la source permet d’établir un nouveau lien avec l’époque du séjour à Londres qui vient d’être évoqué,  et de la fin de vie du Secrétaire général auquel Mikhaïl Gorbatchev allait succéder quelques mois plus tard. Andreï Gratchev écrit :
« Pendant le règne de Tchernenko, Gorbatchev découvrit que deux lignes s’affrontaient dans l’élaboration de la politique étrangère soviétique. L’une remontait au D.I. [Département international] du Comité Central ; l’autre venait du M.A.E. La première proposait de négocier, de rechercher d’éventuels accords, et la libéralisation et l’amélioration des relations ; la seconde [celle de Gromyko, selon l’éditeur du livre de Gratchev] était beaucoup plus rigide et construite, pourrait-on dire, en béton. » (Gratchev, page 85)

Nous le voyons : c’est bien du côté de la direction du Parti communiste que tout était prêt à flancher…
« Ceci explique pourquoi le premier voyage officiel de Gorbatchev en Occident, en 1985 en France, fut préparé essentiellement par le D.I. » (Gratchev, page 85)

La suite coule de source, et nous la devons, elle aussi, au témoignage du même confident de Gorbatchev qui nous renvoie une nouvelle fois, en tête de la liste des conseillers en trahison, au « vrai père de la perestroïka » :
« Le sommet américano-soviétique se tint à Genève du 19 au 21 novembre 1985. Gorbatchev était accompagné par une impressionnante équipe de nouveaux conseillers – Alexander Iakovlev, Georgi Arbatov, Eugene Velikhov, Roald Sagdeev – qui marginalisèrent de facto les experts militaires, et plus spécialement les officiels du M.A.E., représentés à Genève par Edouard Chevardnadze (encore avec le « profil bas »), Anatoli Dobrynine, l’ambassadeur vétéran aux États-Unis et surtout Georgi Kornienko, qui avait accepté la lourde tâche de défendre la ligne Gromyko en l’absence de son ancien patron. » (Gratchev, page 87)

Il faudrait encore un peu moins de trois années de patience et de coups tordus à Mikhaïl Gorbatchev avant d’en finir décidément avec la conscience politique dernière de l’époque soviétique, Andreï Gromyko : exclu du Politburo le 30 septembre 1988, celui-ci démissionne du praesidium du Soviet Suprême (où il sera remplacé par… Mikhaïl Gorbatchev) le lendemain, 1er octobre 1988.

Et un peu plus de trois ans plus tard… il n’y avait plus d’Union soviétique du tout.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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