Comment Mikhaïl Gorbatchev s’est fait les dents, à l’étranger, contre son propre pays…

Reprenons le fil de la montée vers les sommets du pouvoir soviétique de Mikhaïl Gorbatchev, comme a pu la vivre Andreï Gratchev qui fut son conseiller avant de devenir son biographe… Petit retour vers la fin des années soixante-dix :
« Au fur et à mesure que la gérontocratie au pouvoir déclinait [certains] responsables locaux devaient se débrouiller avec des ressources financières insuffisantes : ils étaient dans l’obligation désespérée de trouver des solutions aux multiples problèmes économiques et sociaux des populations de leur région. » (Gratchev, pages 60-61)

Cette nouvelle génération d’opposants au soviétisme n’est plus, comme la précédente, dans l’obligation de feindre un attachement particulier pour l’héroïsme véritable des combats de la Seconde Guerre mondiale trop souvent liés, dans la mémoire collective, à Joseph Staline. Souvent rattachés familialement à des personnes qui avaient fréquenter les procès pour sabotage de la fin des années trente, ces opportunistes ne se sentaient plus lestés du moindre sentiment de culpabilité même indirecte. Andreï Gratchev écrit :
« Ils ne souffraient pas du « syndrome de 1941 » parce qu’ils appartenaient globalement à la nouvelle génération de nomenklatura du Parti et étaient trop jeunes pour avoir pris part à la guerre. » (Gratchev, page 61)

Plusieurs des pauvres « héros » du futur apprenaient déjà à ne plus ronger leur frein à l’intérieur d’un système politique qu’ils en étaient venus à détester :
« Ces secrétaires régionaux du Parti, comme Mikhaïl Gorbatchev, Egor Ligatchev et Boris Eltsine, ainsi que de hauts responsables économiques, tel Nikolaï Ryjkov (futur Ier ministre de Gorbatchev), formaient un nouvel échelon de dirigeants politiques. Ils n’étaient pas prêts à accepter sans critiques les demandes illimitées du complexe militaro-industriel, surtout à un moment où il commençait à dévorer des parties vitales du corps de la société soviétique. » (Gratchev, page 61)

Il y avait des mécontents, des « arrivés », mais pas de ligne directrice… Le futur conseiller de Gorbatchev le confirme :
« Ainsi, à la fin des années 1970, une cohorte impressionnante (quoique très hétérogène et non structurée) d’intellectuels et d’experts politiques, diplomatiques et militaires, de même que la nouvelle génération de hauts fonctionnaires du Parti, se préparait à monter sur la scène politique. » (Gratchev, page 61)

Leurs regards étaient tournés vers l’étranger capitaliste… et voici que l’un d’entre eux, Mikhaïl Gorbatchev, dont nous avons vu qu’en mai 1983, il avait pu passer sept jours au Canada auprès de l’ambassadeur d’URSS, se voyait offrir un voyage d’une tout autre importance… Et cette fois-ci, Iouri Andropov ne serait plus là pour y mettre le moindre frein comme il l’avait fait pour réduire d’un tiers cet autre séjour à l’étranger qui l’avait particulièrement inquiété. Il était mort le 9 février 1984, et avait été remplacé par un Konstantin Tchernenko déjà presque mourant…

D’une certaine façon, c’est presque incognito que le futur patron de l’URSS (il deviendrait secrétaire général du Comité central du Parti communiste d’Union soviétique le 11 mars 1985) s’avance vers son destin…
« Une délégation apparemment banale du Parlement soviétique, à son arrivée à Londres en décembre 1984, fut reçue avec beaucoup d’égards. Son chef passa plusieurs heures d’intenses discussions politiques avec le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher. Ce chef était un certain Mikhaïl Gorbatchev qui, à cette époque, était le second secrétaire du Comité Central en charge de l’idéologie. » (Gratchev, page 65)

De toute évidence, Gorbatchev était en porte-à-faux avec la direction soviétique… Sa fonction officielle n’avait pas le moindre rapport avec la politique étrangère… Andreï Gratchev nous le dit à mi-voix :
« Mais même après être devenu 1er adjoint et héritier potentiel d’Andropov, Gorbatchev n’aurait pas osé intervenir dans le domaine des affaires étrangères, dominé par la personnalité autoritaire d’Andreï Gromyko. » (Gratchev, page 69) 

Cependant, Mikhaïl Gorbatchev – porteur des espoirs de toute une génération de ce qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de petits-bourgeois – s’était préparé, dès longtemps, à franchir le Rubicon dès que ce serait possible…
« Comme il était le plus jeune en âge et en expérience, Gorbatchev devait respecter les procédures établies. Mais, tout en évitant de défier prématurément ou ouvertement la vieille garde, il se mit à accumuler des informations sur les affaires étrangères, en anticipant qu’un jour peut-être, ces connaissances pourraient lui servir en tant que dirigeant suprême. » (Gratchev, pages 69-70)

Et voilà que le moment était venu…
« […] sa visite au Royaume-Uni, en décembre 1984, à la tête de la délégation parlementaire soviétique, se révéla être une véritable répétition générale de son futur rôle diplomatique. » (Gratchev, page 75)

Voyons maintenant comment lui-même a vécu ce grand moment :
« L’année [1984] se termina par un voyage en Grande-Bretagne. Le 15 décembre, j’arrivai à Londres à la tête d’une délégation parlementaire qui comprenait aussi Evgueni Velikhov, Leonid Zamiatine et Alexandre Iakovlev. » (Gorbatchev, page 212)

Nous connaissons déjà ce dernier personnage, dont Andreï Gratchev nous a dit qu’il ne fallait pas hésiter à le gratifier du titre de « père de la perestroïka« . Ainsi, à peine Mikhaïl Gorbatchev rentré de son séjour au Canada (mai 1983), que son précieux guide avait lui-même quitté l’ambassade d’URSS après 10 ans de bons et loyaux services… et le voici dans les bagages du prochain homme fort… qui fait aussitôt ami-ami – et dans un cadre tout ce qu’il y a de plus familial et intime – avec le gentil impérialisme britannique :
« Au deuxième jour de notre visite, nous rencontrâmes Margaret Thatcher. Raïssa Maximovna et moi, nous nous rendîmes aux Chequers, où le Premier ministre nous reçut avec son époux Denis et plusieurs membres du cabinet. » (Gorbatchev, page 212)

Le « père de la perestroïka » est, bien sûr, lui aussi de la partie :
« Après le repas, Zamiatine et Iakovlev se joignirent à nous pour un entretien officiel sur le thème du désarmement. » (Gorbatchev, page 213)

Ensuite, nous entrons dans le saint des saints de la démocratie tant rêvée :
« Mon discours du 18 décembre devant le Parlement fut bien accueilli. » (Gorbatchev, page 213)

Mais que leur a-t-il donc vendu ?

C’est ce qu’il nous reste à voir.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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