Quand Mikhaïl Gorbatchev partait à la découverte du « vrai père » de la perestroïka…

Nous avions vu, en lisant Andreï Gratchev qui fut l’un de ses conseillers, qu’à travers Mikhaïl Gorbatchev, une ouverture s’était offerte aux académiciens secrètement en rupture de ban avec le soviétisme. Cela s’était produit en 1979, lors de son accession au Politburo, l’instance principale du parti communiste. Or, ainsi que Gorbatchev le rapporte lui-même, l’événement le plus significatif de sa jeune carrière s’était produit un peu plus tôt, le 27 novembre 1978 :
« Ce jour-là, j’ai été élu secrétaire du Comité central (CC) au plénum du CC du Parti communiste d’Union soviétique. » (Gorbatchev, page 17)

Mikhaïl Gorbatchev

Il n’était pas arrivé là par hasard… C’est-à-dire que si l’intelligentsia avait trouvé en lui son candidat, cela remontait un peu plus haut dans le temps puisque, ainsi qu’il avait pu en faire lui-même le constat :
« Au début des années soixante-dix, beaucoup de personnes s’intéressèrent à ma carrière. » (Gorbatchev, pages 20-21)

En sens inverse, il savait que les résistances à sa promotion avaient été très fortes, alors même qu’il n’était encore que premier secrétaire du parti communiste de sa région natale :
« Les confidences de certains fonctionnaires de l’appareil du CC m’avaient permis de comprendre que le caractère indépendant du patron de Stavropol [Gorbatchev lui-même] n’avait pas l’heur de plaire à tous les dirigeants du CC. » (Gorbatchev, page 21)

Ce frein très fort qui pesait sur la carrière de Mikhaïl Gorbatchev ne s’exerçait pas du tout de façon hasardeuse, comme nous n’allons pas tarder à le vérifier à travers son propre témoignage :
« Sur ces questions, nous disposions d’un baromètre infaillible : les voyages à l’étranger. Combien de fois ne m’a-t-on pas appelé des différents départements du CC pour me proposer de partir avec telle délégation dans tel pays ! Il m’arrivait d’accepter, mais au dernier moment quelqu’un ne manquait pas de rejeter ma candidature. » (Gorbatchev, page 21)

La carrière du naufrageur de l’Union soviétique se sera-t-elle établie sur une dérive d’origine extérieure ? Et de quelle nature ?

Nous avons déjà constaté la fascination qu’exerçaient les anciens alliés de la Seconde Guerre mondiale sur une partie de l’intelligentsia soviétique qui avait connu elle-même les combats… Elle avait dû attendre la disparition de Staline pour entamer une révision générale du marxisme-léninisme qui avait ensuite pu s’infiltrer peu à peu à travers les grandes écoles intéressées par les grandes questions internationales… Autrement dit : le paradis était ailleurs… Et ce paradis ne manquerait sans doute pas, un jour ou l’autre, de prendre fait et cause pour les… opposants au soviétisme de papa.

Coupé de l’extérieur, Mikhaïl Gorbatchev ronge son frein…
« Mais cela ne s’arrêtait pas aux voyages. Il y avait plus important. Du début de 1970 à novembre 1978, j’ai passé huit ans et demi au poste de premier secrétaire de kraïkom. Eh bien, au cours de toutes ces années, je n’ai eu qu’une seule fois la parole lors d’un plénum du CC et une seule fois à une session du Soviet suprême de l’URSS, alors que beaucoup de mes collègues avaient souvent l’occasion de s’exprimer. » (Gorbatchev, page 22)

Barré, sans doute…
« Mais j’avais trouvé le moyen de faire connaître mes vues en écrivant à la presse nationale et régionale. J’avais aussi de nombreux entretiens avec des secrétaires du CC, des membres du Conseil des ministres de l’URSS et du gouvernement de la RSFSR. » (Gorbatchev, page 22)

Ici, nous retrouvons donc la presse… Intelligentsia et presse… avec une pénétration vers les sommets par le biais de différents réseaux plus ou moins discrets. Qui auront tarder à s’ouvrir sur le monde extérieur, et anglo-saxon en particulier, jusqu’à ce que se produise ce qui devait se produire, et c’est toujours Mikhaïl Gorbatchev qui nous met dans la confidence :
« En octobre 1981, le secrétaire canadien à l’Agriculture, Eugene Whelan, en visite officielle en URSS, me transmit une invitation de son gouvernement. La visite, d’une durée de dix jours, fut prévue pour le mois de mai 1983. » (Gorbatchev, page 197)

À ce moment-là, le frein sur les agissements du poulain de l’intelligentsia reçoit un nom – Iouri Andropov – auquel est attachée la dénonciation qu’il n’avait cessé de faire, au plus haut niveau de l’appareil du parti communiste, et tout spécialement tandis qu’il était président du KGB (18 mai 1967 – 26 mai 1982) de manœuvres plus que douteuses aboutissant quelque part à l’étranger. Devenu secrétaire général du PCUS après la mort de Leonid Brejnev (novembre 1982), c’est cet homme qui fait face à Gorbatchev
« Le moment venu, Andropov s’insurgea :
– Au Canada ? Mais tu es fou. Ce n’est pas le moment de batifoler à l’étranger. » (Gorbatchev, pages 197-198)

Le nouveau patron de l’Union soviétique pressentait-il quelque chose de plus précis ? Pour sa part, Mikhaïl Gorbatchev ne peut que s’enchanter de ce verdict plutôt clément qui lui échoit en ce printemps de 1983 :
« – Dix jours, c’est trop. Pas plus de sept.
J’arrivai au Canada le 16 mai. Notre ambassadeur à Ottawa, Alexandre Iakovlev, avait fort bien préparé mon périple. » (Gorbatchev, page 198)

Et voici l’homme clef… Devenu un spécialiste de l’idéologie et de la propagande du parti communiste en 1969, Alexandre Iakovlev s’éloignera si nettement des positions des pères fondateurs de l’Union soviétique qu’il sera chassé du département en question et envoyé vers ce qui faisait l’objet de son admiration, depuis cette année 1958 durant laquelle il avait pu étudier à l’Université états-unienne de Columbia : le voici ambassadeur d’URSS au Canada pour dix années (1973-1983)

Pour prendre la mesure du personnage et de son éloignement viscéral de tout ce qui pouvait lui rappeler l’histoire de la grande Union soviétique de Vladimir Ilitch Lénine, il suffit de lire le portrait qu’Andreï Kozovoi a su si bien dresser de lui :
« Alexandre Iakovlev, fidèle lieutenant de Gorbatchev, surnommé le « père de la perestroïka », après avoir étudié des milliers de documents dans le cadre de son travail de réhabilitation des victimes du régime, en est venu à conclure dans ses mémoires que « le coup d’État d’octobre constitue une contre-révolution qui a posé les bases d’un État terroriste de type fasciste ». » (Kozovoi, pages 20-21)

Pas très éloigné sans doute… de l’Allemagne nazie, n’est-ce pas ?…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s