Mikhaïl Gorbatchev ou le délire partagé des démolisseurs de l’Union soviétique

Que se sera-t-il passé quelques années après la mort de Staline (1953), ce moment très attendu par la fraction des intellectuels soucieux de faire basculer le régime soviétique dans le camp occidental ?

Mikhaïl Gorbatchev

Andreï Gravtchev, dont il faut rappeler qu’il a été un conseiller très proche du Mikhaïl Gorbatchev triomphant d’après 1985, revient sur cette époque lointaine d’un Leonid Brejnev encore relativement jeune :
« Pour essayer d’assouplir le contrôle politique par les instances du Parti, les directeurs des plus importants Instituts (IMEMO, Institut russe d’études américaines et canadiennes, Institut d’économie du système socialiste, Instituts d’études européennes et orientales, etc.) créèrent divers « havres sûrs » au sein de leurs institutions. C’étaient des sections et départements « fermés » dont l’objectif était de dessiner un portrait authentique de la situation stratégique et internationale de l’URSS, et d’analyser en termes non idéologiques les relations avec l’Occident, la Chine et les alliés du pacte de Varsovie. » (Gratchev, page 52)

Départements « fermés », cela semble vouloir signifier qu’ils avaient un côté relativement secret, que n’y entrait pas n’importe qui et qu’il s’agissait de cellules dormantes, en attente de temps meilleurs…

Au fur et à mesure des années, c’est un monde tentaculaire qui s’est peu à peu développé à travers des éléments pris au plus haut niveau de la sphère étatique et tout spécialement des structures dites de force :
« On recrutait très souvent les chercheurs parmi les experts retraités de l’État-Major ou du KGB qui pouvaient offrir des réseaux fiables de contacts et de sources de renseignements. » (Gratchev, page 52)

Il ne s’agissait pas du tout de se tourner vers la population soviétique… En tant qu’appartenant à un État réputé « ouvrier et paysan », ces gens-là pratiquaient quotidiennement le crime de haute trahison… mais Joseph Staline n’était plus là ; les purges avaient disparu et, avec elles, le renouvellement périodique du parti communiste à partir de fournées entières de jeunes ouvriers… C’est donc toute une partie de la nouvelle classe petite-bourgeoise qui commençait à se mouvoir avec une certaine aisance à l’intérieur du cerveau politique de l’État soviétique pour y répandre sa vision contre-révolutionnaire. Andreï Gratchev le confirme avec une certaine jubilation :
« Bien entendu, ces études ne « produisaient » ni livres, ni publications, ni articles ou rapports scientifiques destinés au débat public, mais des zapiski : des notes de travail à diffusion limitée que les directeurs des Instituts soumettaient à l’instance supérieure, le Comité Central du Parti. » (Gratchev, page 52)

L’ouvrier disparu, la cause prolétarienne complètement délaissée, tous les critères de l’ancienne dictature nécessaire au développement du socialisme s’étaient envolés, tandis que la machine étatique poursuivait son chemin comme un énorme navire livré à la seule force d’inertie et au mouvement des quelques vagues qu’il surmontait sans vraiment savoir comment. Quant à la cabine de pilotage, elle se trouvait progressivement envahie par des personnages qui s’efforçaient aussitôt de faire la courte échelle à la kyrielle des petits copains :
« Comme ils n’étaient pas suspectés de déloyauté politique, les directeurs des Instituts pouvaient s’élever assez haut au sein de la nomenklatura. Ainsi, les académiciens Inozemtsev et Arbatov, figures de proue de cette catégorie, devenus membres du Comité Central, purent alors fournir à leurs Instituts un écran protecteur, donnant à leurs collaborateurs une possibilité supplémentaire d’exprimer librement leurs opinions sur des sujets sensibles […]. » (Gratchev, pages 52-53)

Quant à vérifier les effets possibles de leurs élucubrations, ils n’y tenaient pas plus que ça :
« Parce qu’elles restaient confidentielles, les notes préparées par les Instituts et soumises aux dirigeants n’avaient pas d’effet pratique réel. » (Gratchev, page 53)

Nous pouvons en faire la constatation… En Union soviétique de l’après-Staline, le ver était dans le fruit depuis très longtemps. Mais sans doute s’y trouvait-il bien au chaud… Ces gens de la nomenklatura corrompue n’étaient pas véritablement pressés de faire valoir leurs vues qui n’étaient guère – ainsi que la suite devait le démontrer – que de pauvres caprices… Et comment, d’ailleurs ne s’en seraient-ils pas doutés ?

Mais, pour un Iouri Andropov, dont nous avons vu à quel point il était frappé par le caractère selon lui imminent de la catastrophe qu’il pressentait, combien de membres du parti communiste auraient encore eu la force de lire un peu Vladimir Ilitch Lénine, rien que pour ne pas confondre trop longtemps l’Occident capitaliste avec la Belle au bois dormant ? Et voilà que soudain le parfait illuminé apparaissait au milieu d’eux. C’est ce que nous rapporte Andreï Gratchev qui l’a – comme nous savons – très bien connu :
« La situation ne commença vraiment à changer qu’à l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au Politburo, en 1979. Il commença à inviter, dans son bureau au Comité Central, des académiciens (Georgi Arbatov, Eugene Primakov, Eugene Velikhov, Roald Sagdeev, Tatiana Zaslavskaya, Abel Aganbeguian) pour être informé sur la politique étrangère, l’économie mondiale ou la situation stratégique soviétique, essayant de former un think-tank informel qui, dans un futur hypothétique, pourrait devenir son « cabinet fantôme » de conseillers. » (Gratchev, pages 53-54)

Et nous avons aussitôt remarqué, parmi ce beau monde, le pauvre Primakov

Au passage, l’ensemble de la formulation utilisée nous permet de voir que tout ce joli monde y croit sans tout à fait y croire… ils essaient… de faire l’hypothèse… d’un fantôme… Voilà ce qu’était devenue la dialectique matérialiste…

Et ils poussaient désormais très loin la corne…
« Les académiciens étaient également associés à un autre groupe d’experts en politique extérieure au cœur même de la nomenklatura, les consultants du département International (D.I.) du Comité Central. » (Gratchev, page 54)

Dans de telles circonstances, il ne faut pas s’étonner de voir apparaître certains critères très chers à Léon Trotski, lorsqu’il voulait livrer l’Armée rouge aux anciens spécialistes des armées du tsar. C’est encore Andreï Gratchev qui s’en fait l’écho :
« Contrairement aux autres apparatchiki, les consultants n’étaient pas recrutés sur la base d’une loyauté politique, normalement le facteur principal de sélection, mais en fonction de leurs qualités professionnelles d’experts : la pratique de langues étrangères, la connaissance du pays ou de la région dont ils seraient responsables, ou les expériences de travail à l’étranger. » (Gratchev, page 54)

Il s’agissant sans doute de se sentir comme un poisson dans l’eau sitôt franchies certaines frontières… et de boire les mêmes rasades idéologiques que les « experts » d’un monde sans doute paradisiaque :
« Ce contraste était encore accentué par des traits spécifiques de leur activité : l’accès plus large à l’information, c’est-à-dire la presse étrangère et les télégrammes émanant des ambassades et du KGB, et aussi de fréquents voyages à l’étranger pour accompagner les officiels du Parti. » (Gratchev, page 54)

Après quoi, il leur était sans doute assez facile de revenir répandre l’intoxication auprès des petits camarades…
« Le statut privilégié des consultants du D.I. (département International) était également conforté par le fait que les chefs suprêmes du Parti, y compris le Secrétaire général, leur demandaient souvent de se joindre aux différents groupes de travail chargés de rédiger les plus importants textes politiques : rapports aux congrès du Parti, séances plénières du Comité Central ou discours publics des dirigeants. » (Gratchev, pages 54-55)

Ainsi la boucle était-elle bouclée. Avec Evguéni Primakov au beau milieu…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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