De Khrouchtchev à Gorbatchev : la piste de la trahison des « intellectuels »

Placé à la tête de la diplomatie russe par Boris Eltsine le 10 janvier 1996, Evguéni Primakov est alors une sorte de survivant de la perestroïka et de la glasnost. S’il en a vécu tous les déboires, il en a également connu les heures les plus exaltantes, heures tout au long desquelles ses pairs et lui ont préparé ce qu’ils croyaient être la grande libération des forces vives de ce qui était encore, en ce temps-là, l’Union soviétique.

Pour comprendre, à la fois, l’importance du retournement politique d’Evguéni Primakov durant ses dernières années d’activité, et la profondeur de son attachement, malgré lui, à tout ce qui avait animé sa jeunesse et l’essentiel de sa vie d’adulte, il faut l’observer au milieu d’une génération d’intellectuels qui se sont transmis, pendant quelques décennies et sous le boisseau, le flambeau de ce qu’il faut bien finir par appeler de son vrai nom : la contre-révolution…

C’est à Andreï Gratchev, qui a été un proche conseiller du dynamiteur en chef de l’œuvre de Lénine et de Staline, et à l’ouvrage qu’il lui a consacré : Gorbatchev – Le pari perdu ? De la perestroïka à l’implosion de l’URSS (Armand Colin 2011), que nous devons d’en savoir désormais beaucoup plus, et de première main, pourrait-on dire.

L’histoire du basculement de l’Union soviétique aura donc, d’un certain point de vue, commencé ici :
« Au cours des années 1970, un nombre croissant de savants soviétiques osa suggérer une approche moins idéologique de la politique étrangère du pays. » (Gratchev, page 49)

Il s’agissait de dé-diaboliser l’Occident, qui ne pouvait pas être si mauvais que ça !…

Or si, dans la liste qu’Andreï Gratchev nous donne pour ces années-là, nous ne voyons pas apparaître le nom d’Evguéni Primakov, l’IMEMO qu’il devait diriger plus tard pendant quatre années (de 1985 à 1989), et dont il était déjà, à ce moment-là le directeur adjoint (1970 et 1977), y figure en bonne place, au milieu des premiers grands spécialistes de la dérive…
« Citons parmi eux les académiciens Arzoumanian et Inozemtsev, directeurs du think-tank officiel du Comité Central du Parti, l’IMEMO – Institut d’économie mondiale et de relations internationales ; Frantsev et Roumantsev, rédacteurs en chef de la Revue marxiste internationale, publiée à Prague sous le contrôle du D.I. ; ainsi que les directeurs d’autres Instituts académiques contrôlés directement par le Comité Central : Georgi Arbatov pour l’Institut russe d’études américaines et canadiennes, et Oleg Bogomolov pour l’Institut d’économie du système socialiste. » (Gratchev, page 49)

Sans doute, du point de vue très gorbatchévien que l’auteur a choisi de faire valoir tout au long de son livre, Evguéni Primakov n’est-il qu’une sorte de renégat qui a frayé la voie à l’exécrable Vladimir Poutine

Mais il y a aussi le fait qu’Andreï Gratchev veut tout d’abord privilégier les « précurseurs » :
« Certains de ces « intellectuels du Parti » (Inozemtsev, Arbatov, Tcherniaev, Chakhnazarov, Iakovlev) appartenaient, comme Brejnev et Andropov, à la « génération de la guerre ». » (Gratchev, page 50)

La guerre, ils étaient en âge de la connaître de très près, et dans toute sa profondeur, nous dit-on :
« La plupart d’entre eux avaient comme dénominateur politique commun le fait d’avoir servi comme jeunes officiers pendant les années les plus difficiles du combat contre les nazis, dans lequel leur pays était allié aux démocraties occidentales. » (Gratchev, page 50)

C’est, en effet, ici que se situe un tournant particulièrement significatif du récit historique : qu’auront retenu ces gens-là d’une Seconde Guerre mondiale pourtant si manifestement « organisée » par l’Occident pour permettre à Adolf Hitler de frapper de plein fouet l’Union soviétique ?
« […] la génération d’intellectuels qui avaient combattu le fascisme du « bon côté », main dans la main avec les armées Alliées, avaient l’espoir que les objectifs communs partagés par l’URSS et les démocraties pendant cette guerre perdureraient après la victoire. » (Gratchev, page 50)

Nous avons noté la curieuse formule à laquelle Andreï Gratchev attribue des guillemets qui ne peuvent que signifier : à bon entendeur, salut !…

Que faut-il en penser ? Quel était le « bon côté » face aux nazis ?… Nous le découvrons avec une certaine stupéfaction…

Il paraît que ce n’était pas… celui qu’occupait l’URSS… Ce n’était pas elle qui était du bon côté… C’étaient les « démocraties »… Il y avait donc, en face de celles-ci, deux mauvais côtés : le côté nazi et le côté soviétique… L’un avait été anéanti… Et l’autre subsistait, et toujours aussi mauvais, sans doute. Il fallait donc en tirer la conséquence…
« L’analyse de la politique étrangère par ceux qui choisirent de travailler dans les relations internationales était souvent motivée par l’intention d’aider leur pays à progresser vers la démocratie, ce qui impliquait, bien entendu, de coopérer avec l’Occident. » (Gratchev, pages 50-51)

S’il s’agit de progresser vers la démocratie, il s’agit de progresser vers le capitalisme… Pour ce qui concerne la période qui s’est étendue de 1945 à 1953, il paraît qu’il n’y avait rien à espérer, nous signale Andreï Gravtchev. C’est le contraire qui nous aurait étonné :
« Ils durent, pour des raisons évidentes, attendre la mort de Staline. Mais dès les premiers signes du « dégel » de Khrouchtchev, ils le rejoignirent en espérant que leur pays collaborerait avec le monde extérieur. » (Gratchev, page 51)

Nikita Khrouchtchev (1894-1971)

Mais n’était-ce vraiment que l’affaire de quelques dirigeants ?

N’y avait-il pas, pour ces intellectuels dévoyés, tout un peuple à faire basculer du côté d’un réel système d’exploitation de l’être humain par l’être humain ?

Ce qui veut dire : comment s’y prendre pour diviser la société en deux classes antagonistes, l’une exploitant l’autre ?…

Il restait à inventer ce qui devait, plus tard, se manifester sous l’intitulé jumeau : perestroïka-glasnost… Ainsi, ne tarderons-nous pas à voir comment la politique intérieure de l’Union soviétique a été pliée à l’exigence de faire valoir, à tout prix, la volonté des chantres d’une trahison dûment organisée sur le plan international, pour retomber « du bon côté » à pieds joints et sans frais.

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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