Quand Evguéni Primakov ne voulait pas comprendre ce que c’est que l’OTAN…

Au lendemain de la chute magistrale de Mikhaïl Gorbatchev (25 décembre 1991), Evguéni Primakov, passé désormais au service de Boris Eltsine, était devenu directeur des Services des renseignements extérieurs (SVR) de la Fédération de Russie. Il avait alors eu le temps – il y resterait jusqu’aux tout premiers jours de 1996 – de voir de près où en était la position extérieure de ce qui subsistait de l’ancienne Union soviétique

Evguéni Primakov

Sans doute avait-il pu également mesurer jusqu’à quel point Mikhaïl Gorbatchev avait affirmé son inéluctable volonté de pousser l’univers soviétique vers la débâcle. Il avait ensuite vécu en direct la précipitation plus marquée encore de Boris Eltsine de liquider tout ce que la géographie recelait de trop encombrant pour lui…

Aura-t-il partagé son désarroi avec son entourage ? Evguéni Primakov ne nous le dit pas : compte tenu de ce qu’était alors ses responsabilités dans le domaine de l’espionnage, il n’y a effectivement aucune raison pour lui de se comporter différemment.

En tout cas, avec la dégradation accélérée de la situation générale de la Russie dans le monde, il semble qu’Evguéni Primakov soit devenu l’ultime recours pour la politique étrangère de son pays.

Il n’était même pas nécessaire de lui demander son avis avant de lui donner le privilège de présider à la continuation de la déroute…

Ainsi, à la date du 9 janvier 1996, il ne paraît plus y avoir que lui…
«  – Est-ce vrai ? On vient d’annoncer à la télévision que vous êtes nommé ministre des Affaires étrangères ! » (Primakov, page 159)

Le lendemain, premier jour de son nouveau ministère, Evguéni Primakov décide de surseoir un tout petit peu à son éloignement des Renseignements extérieurs, pour ajouter un rien d’humanité dans un contexte d’abandon généralisé :
«  Le soir même, je rencontrai néanmoins l’ex-directeur des services de renseignements de la RDA, Markus Wolf. Un entretien prévu de longue date. » (Primakov, page 159)

Nostalgie d’un temps où il paraît qu’il fallait savoir choisir son camp… un camp qui n’avait décidément pas été le bon… C’est du moins ce que s’efforçaient de sous-entendre, avant de le clamer un peu trop fort, les commères perestroïka-glasnost. Ainsi voilà Evguéni Primakov en face d’un perdant… de l’extrêmement criminelle Stasi…
« « Micha » Wolf passa son enfance et sa jeunesse à Moscou où ses parents, des militants antifascistes qui avaient fui le régime hitlérien, s’étaient installés avant la guerre. Il avait fait ses études à Moscou et parlait parfaitement le russe, sans le moindre accent. » (Primakov, pages 159-160)

Un vrai vaincu, désormais :
« Il était en liberté provisoire, dans l’attente de son procès. Après la réunification de l’Allemagne, en effet, il avait été arrêté. » (Primakov, page 160)

Ici, le mémorialiste a ajouté une note qui amortit le choc :
« Le procès de Wolf se solda par un non-lieu en 1996. » (Primakov, page 160)

Ce qui n’empêche d’ailleurs pas Evguéni Primakov de se plaindre du sans-gêne d’un Gorbatchev qu’on aura vu traître jusque dans les détails :
« Moscou n’avait pas tout prévu lors des négociations sur la réunification. Je pense que Bonn aurait dû s’engager à ne pas poursuivre en justice les gens qui avaient fait partie des structures du pouvoir en RDA. » (Primakov, page 160)

Un peu moins de six mois plus tard, c’est armé de la certitude qu’il n’est plus désormais possible de faire le moindre pas en arrière que le nouveau ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie décide de faire connaître à l’un des sbires de Margaret Thatcher, le secrétaire d’Etat britannique des Affaires étrangères et du Commonwealth, ce qu’il se représente comme sa façon bien à lui de prendre ses responsabilités en face de l’OTAN :
« Le 30 juillet 1996 à Paris, à l’occasion d’un nouvel entretien avec Rifkind, je lui dis : « Pour nous, il y a deux « lignes rouges » à ne pas franchir en matière d’élargissement. La première est verticale : nous ne pouvons accepter qu’à la faveur de l’adhésion de nouveaux membres les infrastructures militaires de l’OTAN se rapprochent dangereusement de notre territoire. La seconde est horizontale : nous ne pouvons accepter la participation à l’OTAN des Etats baltes, ni d’anciennes républiques de l’Union soviétique. » » (Primakov, page 178)

La suite – mais lointaine – allait lui donner tort sur quelques points… La Pologne et la Hongrie accepteraient l’installation d’une base permanente de l’OTAN sur leur sol, la Tchéquie restant en retrait et n’admettant qu’une présence temporaire. Quant aux États baltes, ils devaient rejoindre l’OTAN en 2004…

N’empêche, pendant quelques temps, Evguéni Primakov a pu croire que l’Organisation du traité de l’Atlantique était un animal de bonne compagnie, qui saurait resté dans sa cage :
« L’Acte fondateur sur les relations mutuelles, la coopération et la sécurité entre la Fédération de Russie et l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord fut signé le 27 mai 1997, dans la salle d’apparat du palais de l’Elysée. Devant des rangées de ministres, de représentants de plusieurs pays étrangers, de membres du corps diplomatique et de journalistes, les chefs d’Etat des seize pays membres de l’OTAN prirent place derrière une table en forme de demi-cercle. Au centre étaient assis Eltsine, Chirac et Solana. » (Primakov, page 201)

Eltsine qui, l’année précédente avait été – miraculeusement ! – réélu à la tête de la Fédération de Russie contre des sondages qui avaient longtemps fait craindre un sursaut communiste, était dans un état de délabrement très avancé, mais il ne pouvait guère manquer d’être un grand ami des Occidentaux tant il n’avait de cesse d’achever le travail de destruction du soviétisme, y compris sans ressentir le moindre besoin de consulter son entourage ministériel, comme Evguéni Primakov ne peut s’empêcher de le souligner :
« Eltsine, on ne l’apprit que plus tard, avait songé à la mi-mars 1996 à dissoudre la Douma, à interdire le parti communiste et à reporter la date du scrutin, avant de renoncer à cette idée. » (Primakov, page 191)

Mais, dans cette période, Evguéni Primakov n’avait pas encore vraiment appris à lire la politique des Occidentaux. C’est lui-même qui nous le confie, avec une sorte de naïveté qui l’aura toujours accompagné… L’ancien patron de l’IMEMO ne parvenait décidément pas à se remettre de la perestroïka et de la glasnost et des mirages qu’elles avaient suscités à travers toute une génération et sur lui-même en tout premier :
« En relisant ce chapitre, consacré aux négociations longues et difficiles qui ont fini par déboucher sur la signature de l’Acte fondateur, je me demandais s’il convenait de le faire figurer dans cet ouvrage. Car, depuis sa rédaction, des événements sans précédent se produisirent. Les bombardements sur la Yougoslavie portèrent gravement atteinte aux relations entre la Russie et l’OTAN. » (Primakov, page 203)

Comme si l’OTAN n’avait pas été, depuis toujours, faite pour cela !… Oh, naïfs correcteurs de la pensée politique de Vladimir Ilitch Lénine !…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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