Longtemps porté par la vague antisoviétique, Evguéni Primakov pressent soudain l’imminence de la catastrophe

Tandis qu’après les modifications introduites à l’initiative de Mikhaïl Gorbatchev par le IVe Congrès des députés du peuple (17 au 20 décembre 1990), Evguéni Primakov quittait le Conseil présidentiel pour le Conseil de sécurité, celui que l’on peut désormais qualifier de chef de l’État soviétique commettait l’erreur, comme nous l’avons appris d’Hélène Carrère d’Encausse, de se séparer de ses meilleurs conseillers du temps béni de la perestroïka et de la glasnost triomphantes.

C’est que Mikhaïl Gorbatchev ne peut que tenir compte de la dégradation catastrophique de la situation économique et sociale qui s’étend à grande vitesse à travers tout le pays.

S’agissant de la formation du cabinet ministériel – dont on aurait pu s’attendre à ce qu’il soit tout à sa dévotion -, l’historienne écrit :
« Le nouveau Conseil va accueillir des hommes dont l’orientation libérale n’est pas la vertu première. Les « conservateurs » se nomment Ianaïev, Pougo, Krioutchov, Iazov. Des noms qui vont devenir célèbres en août 1991 – mais, de cela, Gorbatchev ne se doute pas encore. » (d’Encausse, page 190)

Effectivement, ce sont ces hommes-là qui vont donner le dernier coup de semonce avant la catastrophe terminale, en effectuant le putsch surtout formel du mois d’août 1991.

C’est à cette occasion que nous voyons resurgir, une fois encore, le brave Evguéni Primakov

Empêché, pendant quelques heures, de quitter sa résidence de vacances, Mikhaïl Gorbatchev, souverain de très récente date, ne savait plus très bien à quel saint se vouer… Or il y en avait un, évidemment fait sur mesure… Il s’agissait même d’une sorte d’archange qu’on avait vu se dresser sur un char de combat, tout ce qu’il pouvait y avoir de plus hollywoodien, et de mieux filmé en mondovision : Boris Eltsine… Avant même d’être rejeté dans les poubelles de l’Histoire par un coup d’épaule donné publiquement par son sauveur de la veille, Mikhaïl Gorbatchev hésite tout de même à se croire rétabli dans l’entièreté de ses droits. Mais il faut bien l’admettre :
« […] c’est Boris Eltsine, son adversaire de toujours, qui va lui rendre la liberté ! » (d’Encausse, page 239)

Le pauvre Mikhaïl ne peut s’empêcher d’y croire un instant, rien qu’un instant seulement, nous dit Hélène Carrère d’Encausse, tandis que nous retrouvons, parmi les sauveteurs de l’éclopé des perestroïka-glasnost, l’homme que nous suivons depuis quelques temps :
« Il accueille alors avec des transports de joie les envoyés d’Eltsine : Routskoi, Silaiev, Primakov, Bakatine, mais aussi des députés russes et des journalistes. » (d’Encausse, page 240)

Et trois mois plus tard, c’est encore d’un  magistral coup d’épaule que le même Boris mettra à terre rien que… l’URSS. Ainsi, le 25 décembre 1991, Mikhaïl Gorbatchev démissionne de la présidence d’une Union soviétique qui n’existe plus… tandis que, dès le lendemain, Evguéni Primakov est nommé, par le nouveau patron, directeur du Services des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie (SRV), poste qu’il occuperait jusqu’en 1996 pour devenir… ministre des Affaires étrangères.

Rétrospectivement, dans ses Mémoires, il ferait un bilan rapide, et tel qu’il pouvait le percevoir au moment de sa prise de fonction, de la nouvelle situation induite par onze années de cette perestroïka et de cette glasnost dont il avait été l’un des principaux artisans :
« La Russie s’était engagée sur la voie du marché et du pluralisme politique. Les transformations de la société avaient abouti à la fin de l’affrontement bipolaire et le pacte de Varsovie, tout comme le Comecon, n’existait plus. » (page 162)

Comme nous pouvons le penser désormais, c’est effectivement ce qui était visé par Mikhaïl Gorbatchev dans ses rêves les plus fous… Il n’y avait, de ce point de vue, qu’un seul problème : s’il avait, en effet, organisé toute la pyramide du pouvoir à son avantage au sein de l’Union soviétique, celle-ci lui avait implosé au visage, laissant une autre pyramide du pouvoir, celle de la toute neuve Fédération de Russie, à la disposition pleine et entière de… Boris Eltsine, à qui Evguéni Primakov devait d’atteindre l’un des sommets de sa carrière…

… sur une montagne devenue bien plus petite, et pas encore assez, s’il fallait en croire différents prophètes de malheur. C’est Primakov lui-même qui en fait aussitôt le constat :
« Certains pensaient que la Russie allait s’intégrer, en tant que pays de second rang, dans le « monde civilisé ». On reconnaissait tacitement, voire explicitement dans certains cas, la défaite de l’URSS dans la guerre froide. » (page 162)

Ainsi, dès ce moment-là, il n’y avait plus à entretenir le moindre doute. Mikhaïl Gorbatchev avait réussi, en six années seulement, à transformer en une déroute la victoire remportée en 1945 sur le fer de lance de l’impérialisme, l’Allemagne nazie, au prix de la mort de 27 millions de Soviétiques… et lui n’avait pas même fait tirer un seul coup de fusil.

La trahison avait été magistrale !

Evguéni Primakov ne pouvait pas s’y tromper… Le vin étant tiré, il allait falloir le boire jusqu’à la lie de la pire des avanies :
« La Russie s’étant proclamée le successeur de l’Union soviétique, ses relations avec les Etats-Unis étaient censées s’inspirer du modèle adopté par les vaincus de la Seconde Guerre mondiale. » (page 162)

Mais n’y aurait-il pas, par-delà les difficultés du moment – dont l’humiliation n’était pas l’une des moindres -, l’annonce des très verts pâturages d’un éventuel miracle économique au beau milieu de l’univers capitaliste ? N’était-ce pas un message que l’Histoire récente avait elle-même laissé à Evguéni Primakov et à ses compères du révisionnisme antimarxiste ? Voici d’ailleurs comment lui-même le formule :
« Après la défaite, la politique de l’Allemagne et celle du Japon furent contrôlées par Washington, ce qui n’accabla pas outre mesure ces deux pays, puisqu’ils reçurent une aide américaine et finirent par devenir des membres influents de la communauté occidentale. » (page 162)

Il n’y a qu’un petit problème… C’est que si, après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne et le Japon ont été, d’une certaine façon, choyés par les États-Unis, ils ne l’ont pas dû à leurs beaux yeux, mais au fait qu’il fallait impérativement les retourner dès que possible contre… l’Union soviétique.

Autrement dit : sous Eltsine, il ne restait plus à la Russie que la sombre perspective de se laisser dépouiller encore un peu, et de se préparer à se retourner, avec ses nouveaux amis occidentaux, contre… la Chine.

Il fallait donc que la Russie accepte de se tenir à carreau : en échange on lui fournirait sans doute quelques petites gâteries. En des temps plus reculés, Evguéni Primakov y aurait peut-être cru encore…
« Après 1991, c’était un discours fort répandu dans les cercles démocratiques russes pour lesquels une telle vision de la place que devait occuper la Russie sur la scène internationale contribuerait à combattre les « vieux clichés ». » (page 162)

Désormais, sa responsabilité personnelle étant engagée au plus haut niveau de la politique étrangère de son pays – de ce qu’il en restait -, il ne pouvait plus que conserver une attitude dubitative mais ferme, même si certains s’organisaient pour paraître lui mettre le couteau sous la gorge :
« Les partisans du rapprochement coûte que coûte avec « l’Occident civilisé » affirmaient que la seule alternative à cette politique restait l’affrontement. Ce qui était faux. J’acceptai mon portefeuille ministériel avec la conviction que la Russie devait nouer des relations sur un pied d’égalité avec tous, délimiter des « champs » d’intérêts communs avec d’autres pays et les « labourer » ensemble. » (pages 163-164)

Voilà posé le principe d’une certaine multipolarité… Façon peut-être de dire : plus on est de fous, plus on s’amuse… Mais Evguéni Primakov ne paraît pas avoir pensé, pour autant, que plus jamais la Russie ne retrouverait une partie de ses dents. L’alternative était posée… aussi bien devant la multipolarité que devant les États-Unis dont certains pensaient déjà qu’ils avaient signé la fin de l’Histoire…
« Si ces champs d’intérêts communs sont ignorés, on peut craindre, dans le meilleur des cas, un retour à la guerre froide. S’ils sont pris en compte, on peut alors parler de partenariat. » (page 164)

Le meilleur des cas ?

En attendant, Evguéni Primakov commencerait à installer, lui-même, sa propre ligne de feu…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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2 réflexions sur “Longtemps porté par la vague antisoviétique, Evguéni Primakov pressent soudain l’imminence de la catastrophe

  1. Ronald Reagan avait déclaré la guerre des étoiles à l’URSS ,démantelé à cause de l’asservissement de Gorbatchev à l’ Occident,la Russie a relevé le défi ,elle se situe au meme point sinon plus pour la technologie de pointe,elle est respecté par sa puissance militaire ,technologique, et économique,on retiendra dans l’histoire que le sieur Gorbatchev avait mis son pays plus bas que terre et a été emporté en tant que supplétif de l’ Occident.

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    1. Merci à vous pour ce constat très pertinent qui doit nous appeler à réfléchir au processus en cours dans la Russie d’aujourd’hui, et aux liens à établir avec ce qui pourrait se passer dans d’autres pays.

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