Evguéni Primakov et les dynamiteurs de la dictature du prolétariat ouvrier et paysan

À travers le témoignage que nous a fourni Evguéni Primakov, nous avons vu que, dès le début des années 1960, l’académicien Alexeï Roumiantsev n’hésitait plus à prôner ouvertement le remplacement du prolétariat – qui exerçait la dictature en Union soviétique depuis 1917 – par l’intelligentsia dont lui-même était un des plus beaux fleurons… Il le faisait à partir de sa position de rédacteur en chef de la Pravda, proposant de donner à celle-ci la possibilité de s’en prendre publiquement, sur sa propre initiative, aux sommets du parti communiste d’Union soviétique.

Evguéni Primakov nous dit ce qu’il advint ensuite de cette initiative :
« On envoya, comme il se devait, les épreuves des articles de Roumiantsev au Politburo, où l’un des collaborateurs du secrétaire général fit un commentaire négatif. Roumiantsev, furieux, adressa  une note au Politburo dans laquelle il expliquait que, en tant qu’académicien élu par ses pairs, il n’avait nullement l’intention d’obéir aux injonctions d’un fonctionnaire du parti. Les articles furent publiés mais, quelque temps plus tard, Roumiantsev fut remercié. » (Primakov, page 30)

Dès ce temps-là, comme on le voit, l’intelligentsia pouvait assez facilement ruer dans les brancards… et obtenir, mais à un certain prix, de se faire réellement entendre, y compris sur la place publique. Mais surtout, elle allait se mettre en situation de développer les instruments intellectuels nécessaires à son surgissement au sommet de l’État soviétique et au renversement (définitif ?) de la hiérarchie instaurée, depuis 1917, entre elle-même et le prolétariat…

Dans ce contexte de lutte, l’Institut d’économie mondiale et des relations internationales (IMEMO), placé sous la tutelle de l’Académie des sciences allait avoir un rôle essentiel.

Revenons, un instant, sur l’académicien Alexeï Roumiantsev

En 1968 – c’est-à-dire après l’épisode des articles dans la Pravda – un Institut de recherches sociales concrètes (l’IKSI) avait été créé auprès de l’Académie des sciences de l’URSS. Aussitôt, Roumiantsev en était devenu le directeur…

Pour sa part, Evguéni Primakov sera, de 1970 à 1977, directeur adjoint de l’Institut d’économie et de relations internationales (IMEMO) de l’Académie des sciences. Sur désignation par Mikhaïl Gorbatchev, il y reviendra comme directeur pour la période qui va de 1985 à 1989… Que faisait-on dans cet Institut très spécial ?… C’est lui-même qui le rapporte :
« L’IMEMO dut batailler ferme pour tenter de démontrer que le capitalisme moderne différait, par bien des aspects, de celui qui avait été décrit par les classiques du marxisme-léninisme. » (Primakov, page 35)

Ce qui voulait dire que, désormais, le marxisme-léninisme se trompait… et qu’en particulier la dictature du prolétariat n’était plus de saison… parce que la modernisation du capitalisme remédiait, à elle toute seule, à tout ce qui avait pu faire, autrefois, le malheur ouvrier.

C’est encore Evguéni Primakov qui témoigne pour l’IMEMO et pour lui-même :
« Nous posâmes en outre que la classe ouvrière ne s’appauvrissait pas nécessairement dans un système capitaliste, ce qui revenait à mettre en doute le caractère inéluctable et universel des révolutions supposées renverser le capitalisme ! » (Primakov, pages 35-36)

Parce qu’il était sans doute désormais entendu que l’URSS n’avait été qu’une… supposition, un… fantasme… Et pourtant, il y avait une sorte d’équilibre… qui ne tenait sans doute… à rien (!).

Plutôt que de se pincer pour savoir s’il s’agit ici du rêve d’un doux poète, lisons Evguéni Primakov :
« En fait, l’obstacle principal qui empêchait nos idéologues de porter un regard lucide sur notre époque était leur refus de reconnaître la convergence, c’est-à-dire l’influence mutuelle des deux systèmes capitaliste et socialiste. Or, dans nombre de nos publications, nous prônions la thèse d’une compatibilité entre socialisme et relations de marché. La réalité elle-même nous poussait à cette conclusion. » (Primakov, page 36)

Convergence… comme dans un combat de judo… tant que les deux lutteurs sont dans l’équilibre d’un rapport de force qui ne demande pourtant qu’à basculer dans un sens ou dans l’autre. Malheur à l’entraîneur qui n’aurait rien compris à cela !…

Evguéni Primakov et ses compères de l’intelligentsia n’avaient donc rien retenu des efforts proprement surhumains par lesquels le prolétariat-dictateur avait, tour à tour, surmonter les guerres étrangère et civile de l’après-Octobre 1917, et tenu tête à la monstrueuse Allemagne de la Seconde Guerre mondiale… rien que pour atteindre l’équilibre des deux lutteurs debout : le capitalisme colonisateur et impérialiste tenu, de tous les côtés, sous la prise magistralement réussie sur lui par Joseph Staline et toutes les clefs d’analyse que lui avait fourni les matérialismes dialectique et historique tout droit issus de la pensée si féconde de Vladimir Ilitch Lénine et, à travers lui, de Karl Marx et de Friedrich Engels.

C’est qu’il en faudrait, du monde, dans l’URSS brejnévienne et gorbatchévienne, pour réussir à revenir là-dessus, et effacer toutes les traces des moyens qui avaient permis l’épopée, et les résultats réels de celle-ci !…

D’où l’intérêt de crier « au loup ! » à propos de l’arme atomique, alors qu’en l’occurrence le véritable problème posé aux États-Unis de ces années-là  était représenté par la massivité et la technicité des seules armes conventionnelles soviétiques…

Ainsi, voilà que tout le beau monde des spécialistes moscovites de l’Occident entrerait, sans frémir, dans le jeu de celui-ci. C’est Evguéni Primakov lui-même qui l’avoue :
« Quelques instituts de recherche, comme l’IMEMO, l’Institut des Etats-Unis et l’Institut de l’Europe, commencèrent à élaborer d’autres approches politiques en vue de contrer les tendances susceptibles de conduire à une guerre nucléaire. » (Primakov, page 38)

Et curieusement, tous ces gens-là, tellement pressés de bousculer la doctrine prolétarienne qui leur interdisait de faire valoir leurs exceptionnels mérites intellectuels sur le marché intérieur – qui n’existait pas – et extérieur – qui ne savait pas encore vraiment comment les utiliser, s’en allaient mener leur pays jusque dans la gueule du loup en prenant pour un pot de confiture ce qui n’était que le signe de leur prochaine déconfiture totale… Et Evguéni Primakov tout le premier qui n’aura pas hésité à se laisser berner en s’illusionnant sur sa propre « suffisance » :
« L’URSS accroissait son arsenal de façon symétrique à l’essor de l’arsenal américain. Or, l’économie soviétique ne supportait pas le poids de cette course aux armements alors que, pour endiguer une menace éventuelle, l’application du principe de « suffisance » – qui prenait en compte la possibilité d’une frappe infligeant « des dommages inacceptables » à la partie adverse – semblait une réponse adéquate. » (Primakov, page 38)

Pauvre économie soviétique, qui ne supporterait pas du tout le poids de la gentille économie de marché… et qui ne serait bientôt plus sauvée que par… ses armes conventionnelles appuyées sur une force nucléaire qui ne doivent rien, ni l’une ni l’autre, aux belles années de la perestroïka et de la glasnost gorbatchéviennes, ou de la calamiteuse mise à sac eltsinienne !…

Michel J. Cuny

NB : Pour entrer davantage dans la réflexion conduite ici, et l’étendre à des questions bien plus vastes, je recommande que l’on s’inscrive dans le groupe « Les Amis de Michel J. Cuny (Section Vladimir Poutine) » sur Facebook.

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